« Invisible » de Paul Auster : piège de papier

Dans son roman-patchwork, Invisible, Paul Auster use et abuse du récit spéculaire. Tour de force littéraire ou entreprise tournant à vide ? 


Une rencontre décisive, un meurtre, une vocation d’écrivain avortée, des mémoires inachevés, un journal intime, une vérité fuyante, des allers retours entre New York, Paris, San Francisco et une île près de la Barbade… C’est, dans le désordre – et à la façon d’une bande annonce d’un film de Godard période Nouvelle Vague – les ingrédients du nouveau roman de Paul Auster. Comme toujours avec cet auteur virtuose dans l’art de perdre ses lecteurs, il s’agit de brouiller les pistes et de tendre des pièges. Si bien que sous l’apparence d’un récit fluide, porté par une écriture qui se veut transparente, c’est plutôt un puzzle dont il manquerait la dernière pièce devant lequel nous nous trouvons. Gérard de Cortanze avait vu juste en intitulant son essai sur Paul Auster, La solitude et le labyrinthe (1), deux de ses thèmes fondamentaux. Labyrinthique est bien le mot pour définir à la fois l’histoire et la narration d’Invisible. 

« C’étaient deux inconnus rencontrés dans une réunion bruyante, un soir de printemps dans le New York de ma jeunesse, un New York qui n’existe plus, et voilà tout. » 

L’écriture chez Auster fonctionne à coups de bizarreries de la contingence, d’interrogations et de désillusions. Tout commence par l’événement déclencheur et irréversible, l’accident qui scelle le destin des personnages et amorce le désir de raconter. Dans L’Invention de la solitude (2), c’était la mort (apprise par téléphone) du père d’Auster, un homme « invisible » et déjà absent de son vivant même. Ici, c’est le meurtre d’un jeune voyou noir à New York, en 1967. Le meurtrier, Rudolf Born, un mystérieux mécène français, agit sous les yeux d’Adam Walker, étudiant et poète en herbe, dont il a fait la connaissance peu de temps auparavant et à qui il a proposé de concrétiser les aspirations littéraires en lui finançant le projet d’une revue, tout en le jetant dans les bras de sa maîtresse, Margot.
En quelques jours, la vie de Walker a bifurqué radicalement. D’abord, d’une façon inespérée grâce à la générosité imprévue et curieuse (manipulatrice ?) de Born, puis tragiquement par la mort violente d’un inconnu qui lui fait admettre sa propre lâcheté et découvrir « ce que c’était de haïr quelqu’un. Jamais je ne pourrais lui pardonner – et jamais je ne pourrais me pardonner à moi », constate-t-il. Alors qu’il rêvait d’être quelqu’un de bon, de mener une existence exemplaire et morale, le voilà pris dans un carcan de remords et emporté dans une spirale de vengeance envers l’incarnation du mal, du cynisme et de l’ambiguïté : Born. 

Qui croire ? Que croire ? 

L’histoire est lancée, le lecteur entraîné sur la voie de l’invraisemblable, captivé par l’inquiétante étrangeté qui pèse en permanence sur l’intrigue. Immédiatement, les soupçons portent sur Born, homme influent mais néfaste. A-t-il infligé les douze coups de couteau à sa victime, retrouvée dans Riverside Park ? Est-il bien professeur à l’université ? Qu’attend-il des autres ? Qu’a-t-il fait pendant la guerre d’Algérie ? Puis le récit subit son premier tournant, caractérisé par un saut dans le temps de quarante ans et un brusque changement de perspective : la narration initiale, sous la forme d’un roman de formation classique, n’est autre que les ébauches des mémoires auxquels Walker, écrivain raté, s’est consacré avec peine mais obstination. Car leur écriture a pour lui valeur de rédemption du passé. Mourant, il les envoie, inachevés, à un ancien camarade d’université devenu un auteur célèbre, Jim Freeman. Charge à ce dernier de les lire et d’en écrire la fin. Charge à lui de combler les blancs de cette biographie en enquêtant sur les personnages impliqués. Les soupçons se reportent alors sur Walker lui-même : quels étaient exactement ses rapports avec sa sœur Gwyn ? Incestueux comme il les décrit mais que l’intéressée conteste ? 
A l’image de la probabilité qui déjoue tout – « le hasard ne compte pas lorsqu’il s’agit d’événements réels, et le seul fait qu’une chose est improbable ne signifie pas qu’elle ne peut se produire » -, le réel et la fiction s’interpénètrent forcément chez Auster, le premier est mis en fiction, la seconde mise en abyme. Par conséquent, son livre porte la marque du soupçon généralisé. Soupçon sur les faits. Qu’est-il arrivé ? « Et si R.B. n’était pas devenu fou ? me demandai-je. S’il jouait simplement avec moi, (…). C’était possible, ça aussi. Tout était possible. » Soupçon sur la narration. Qui tire les ficelles dans l’ombre ? Découpé en quatre chapitres, Invisible multiplie les points de vue et époques, emboîte les récits (mémoires, confessions, journal intime, lettres) à la manière de poupées russes, révélant à chaque nouveau narrateur un pan secret ou inattendu de la réalité. Quant à savoir qui détient la vérité et qui ment, peine perdue.

Crise de la fiction

Le soupçon contamine tout. L’écriture n’y échappe pas qui se met en scène, se commente et montre ses limites. Ainsi, cette remarque désabusée : « Un ami mourant réapparaissait dans ma vie après une absence de près de quarante ans, et soudain je me sentais dans l’obligation de ne pas laisser tomber. Mais quel sorte d’aide pouvais-je lui apporter ? Il avait des problèmes avec son livre, et pour quelque raison inexplicable il se berçait de l’illusion que j’avais le pouvoir de prononcer les paroles magiques qui le remettraient en train. » L’écrivain en crise – faut-il y voir en Walker un double d’Auster, étudiant comme son héros à Columbia de 1965 à 1970 ? – aboutit au constat de l’échec de la représentation du réel. Et donc à l’invisible. Reste l’échappatoire de l’exercice formel de virtuosité narrative qui peut lasser, et l’abandon du pacte fictionnel qui assurait l’adhésion du lecteur. L’énigme sans réponse replie le roman sur lui-même, devient l’unique moteur de ce qui est finalement le brouillon du prochain manuscrit à venir. 

 Paul Auster à l’université de Columbia, en 1967

« J’ai déjà écrit de quelle façon j’ai mis en forme les notes de Walker pour Automne. Quant aux noms, (…) ils sont inventés et le lecteur peut, par conséquent, être assuré qu’Adam Walker n’est pas Adam Walker. Gwyn Walker Tedesco n’est pas Gwyn Walker Tedesco. (…) Même Born n’est pas Born. Son vrai nom était proche de celui d’un autre poète provençal et j’ai pris la liberté de substituer à la traduction de cet autre poète par celui que j’ai nommé Walker une traduction faite par moi, ce qui signifie que les références à L’Enfer de Dante, à la première page de ce livre, ne figuraient pas dans le manuscrit original de celui que j’ai nommé Walker. Enfin, je suppose que je n’ai nul besoin d’ajouter que je ne m’appelle pas Jim. » 

NOTES

(1) Paul Auster & Gérard de Cortanze, La Solitude et le labyrinthe, Essai et entretiens, Actes Sud, 1997. 

(2) Paul Auster, L’Invention de la solitude, Actes Sud, Babel, 1993. 

  • Paul Auster, Invisible, Actes Sud, 2010.
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2 Responses to « Invisible » de Paul Auster : piège de papier

  1. isa dit :

    Très bon livre. Je viens de le finir. Je l’avais acheté au Salon du livre et me l’étais fait dédicacer par le maestro. D’abord, j’ai été étonnée en le voyant « en vrai », car bien que j’aie lu pas mal de ses romans, je ne l’avais vu qu’en photo et ces photos ne rendaient pas justice à son physique. Il est très beau, même à son âge. Il a + de 60, non?
    Il est clair qu’il est tous les personnages d’écrivains dans ce roman. Il est incontestablement Walker, cet « Adonis tourmenté, un Lord Byron au bord de la dépression nerveuse ». Il y a quelques passages où le roman tourne un peu à vide, sinon on est pris dans ces récits spéculaires. Si le doute ne perisistait pas, si les points de suspension étaient comblés, on serait déçus par une banale histoire de combat entre les gentils et le méchant Born (un espion? agent double? sous sa couverture de professeur de sc po) et de transgression (y a-t-il eu inceste entre le frère et la soeur?). Les équations ne sont pas résolues, et heureusement.

    • mabooklist dit :

      Oui, Isa, Paul Auster a en effet une présence magnétique et une fière allure à 63 ans (il est né en 1947, à Newark, New Jersey). Je suis d’accord avec toi quand tu dis qu’il met une part de lui-même dans chacun de ses personnages, mais je suis moins convaincue par la fin qui me semble en-dessous du reste. Oui aux récits enchâssés les uns dans les autres, aux labyrinthes déroutants, à l’ambiguïté (et comment!), non aux ressorts un peu trop cousus de fil blanc à mon goût…

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