Mark Rothko sur son œuvre

“Mes tableaux peuvent avoir deux caractéristiques. Soit leur surface se dilate et s’ouvre dans toutes les directions, soit elle se contracte et se referme dans toutes les directions. Entre ces deux pôles, on trouve tout ce que j’ai à dire.”

“Chaque forme, chaque espace qui n’a pas la pulsion de la chair et des os, la vulnérabilité au plaisir et à la douleur n’est rien. Toute peinture qui ne témoigne pas du souffle de la vie ne m’intéresse pas.”

“A ceux qui pensent que mes peintures sont sereines, j’aimerais dire que j’ai emprisonné la violence la plus absolue dans chaque centimètre carré de leur surface.”

“L’art recèle toujours des évocations de la condition de mortel.”

  • Citations de Mark Rothko (1903-1970), notées lors de la rétrospective sur son œuvre au musée d’Art moderne de Paris, en 1999.

L’importance d’être bien chaussé (pour battre le pavé)

Usher (Arthur) Fellig, alias Weegee, a passé des nuits sans sommeil son appareil photo à la main. Pas seulement dans le but de traquer des faits divers et des scènes de crime qui nourriraient la presse. A côté des arrestations, meurtres, accidents, incendies et autres drames nocturnes saisis sur le vif dans les rues de New York, il a aussi immortalisé l’envers de la vie hollywoodienne. Ses fêtes somptueuses, ses danseuses, ses stars et tous ceux qui voulaient croquer une part de ce gâteau trop crémeux, qu’ils soient spectateurs ou invités des soirées mondaines. Comme toujours, Weegee appose son regard précis et décalé sur le monde. Illustration avec cette photo de 1951 où il y a visiblement une paire de chaussures en trop qui suscite toutes sortes de questions. Sous le cliché, on peut lire : « Cet homme se demande comment il va regagner le Hollywood Hotel. » Si la voiture attendue n’arrive pas, certainement à pieds. Un peu comme Robert Mapplethorpe qui, dans une anecdote rapportée par Patti Smith dans son récit Just Kids, avait récupéré une paire de chaussures de luxe en alligator sur la 7e Avenue, à New York : « Il n’avait pas d’argent pour rentrer en taxi, mais ses pieds étaient resplendissants. »

Photo : Weegee/International Center of Photography/Getty Images.

Ouvrez l’œil…

…sur ce qui vous entoure, comme ces dessins affichés sur les murs du 20e arrondissement de Paris, rue des Prairies.

L’indignation en bas de chez moi (suite)

Dans sa dernière campagne publicitaire, McDo se targue d’enseigner à ses employés le respect des consignes d’hygiène. Pousse-t-il cette logique jusqu’à leur apprendre aussi l’indifférence envers les citoyens en détresse ?

Dans la nuit du jeudi 12 au vendredi 13 janvier (l’ironie des dates donnerait presque raison à la superstition), vers cinq heures vingt, il y a eu un incendie dans mon immeuble. Le feu s’est déclenché dans l’appartement situé deux étages au-dessus du mien. Il n’a fait aucune victime, heureusement, mais a réduit en cendres tout l’appartement, y compris sa somme de souvenirs accumulés avec le temps. Il ne restait littéralement plus rien, sinon une odeur âcre et des braises mal éteintes, qui ont contraint les pompiers à revenir au cours de l’après-midi.

Lors de leur première intervention, les pompiers nous ont tous évacués dans la rue. Nous regardions, spectateurs impuissants d’un mauvais film catastrophe, leurs efforts pour venir à bout du feu. Le déploiement de l’échelle du camion, les tuyaux des lances à eau, les lumières des lampes torches au milieu de l’obscurité. Nous étions réunis, solidaires comme jamais, dans un silence chargé d’angoisse, dans une attente interminable, forcément interminable. Afin de nous mettre à l’abri, la police a fait ouvrir le McDo du coin, celui dont l’un des murs arbore la tête de Stéphane Hessel, peinte en noir au pochoir. « Indignez-vous », peut-on lire à côté d’elle. Les raisons ne manquent pas. La médiocrité politique actuelle est une. Le mépris, symptôme du délitement du tissu social, en est une autre. J’en ai fait l’amer constat cette nuit-là dans ce fast-food où je me suis retrouvée malgré moi à cause de l’incendie.

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L’indignation en bas de chez moi

Sur le mur blanc immaculé du McDo qui fait face à mon immeuble, plus précisément. La présence de ce pochoir à l’effigie de Stéphane Hessel dénote. Curieusement, pour l’instant, il résiste au service de nettoyage, qui a peut-être pris au mot son slogan insurrectionnel “Indignez-vous !”, rendu célèbre par le livre éponyme dont la première édition s’est vendue à 2,2 millions d’exemplaires en France (4 millions dans le monde). Combien de temps encore tiendra-t-il ? Depuis une dizaine de jours, il m’interpelle…

1,2,3… 2012 !

Prêts ? Partez !       

…T R É P I D A N T E   A N N É E   2 0 1 2    À   V O U S

Godard vs Woody

Au jeu des comparaisons, tout se joue dans les détails. Prenez ce dessin pioché sur le blog Paris versus New York, a tally of two cities, qui croque les différences entre les représentations culturelles de la Big Apple et de la ville Lumière : une épure où seuls la ligne des lunettes et le placement de deux points noirs en guise de regard suffisent à incarner l’expression de deux réalisateurs devenus des icônes de leur vivant.

Séparés par un océan, l’Américain Woody Allen, amoureux de Paris et du jazz, et le Suisse Jean-Luc Godard, retiré dans son canton de Vaud, n’ont rien à voir. Si ce n’est par leur statut de cinéastes singuliers et cinéphiles, eux qu’on identifie si facilement à leur personnage de composition. Woody est à New York ce que Jean-Luc est à la Nouvelle Vague, un symbole. Entre le premier qui, en gai pessimiste, imprime sur la pellicule sa vision de la vie où tout n’est que mélange de contraires irréconciliables, confrontation du transcendant et du trivial, et le second, ermite mélancolique qui se tient en marge, n’aime rien tant que provoquer, se faire détester, rompre les amarres, entretenir une solitude blessée, il y a ce trait d’union formé par l’humour. L’art de tourner en dérision une réalité absurde, humiliante ou injuste pour s’en sortir. L’art des formules aussi. Allen manie la légèreté (de stand-up comédie), les aphorismes et gags virtuoses, Godard les calembours et les saillies intellectuelles. Il a construit son existence et son œuvre sur les ruptures : il commence par quitter sa famille, issue de la grande bourgeoisie protestante (l’anecdote, savoureuse, mérite d’être racontée : ce grand lecteur, admirateur de Bernanos, Julien Green, Malraux…, était aussi kleptomane. A presque dix-sept ans, il vola chez son grand-père, Julien Monod, dans sa collection baptisée le “valerianum” des premières éditions de Paul Valéry, qu’il revendit à la librairie Gallimard, juste en face, boulevard Raspail. En guise de punition, il fut exclu du clan familial). D’autres ruptures violentes jalonnent son parcours : avec ses amis (François Truffaut, Jean-Pierre Gorin…), avec les femmes (Anna Karina, Anne Wiazemsky…). Sur le plan créatif, il ne cesse de se métamorphoser. Dandy introverti réinventant la grammaire cinématographique avec A bout de souffle, esthète avec le Mépris, révolutionnaire marxiste et iconoclaste avec le groupe Dziga Vertov, essayiste crépusculaire avec Histoire(s) du cinéma, bref un filmeur compulsif tel un graphomane, jamais là où on l’attend, pratiquant toujours les collages, citations, montages, ruptures (encore) fascinants ou déroutants.

Les deux hommes se sont rencontrés une fois, en 1986, pour le projet de Godard autour du King Lear de Shakespeare. Allen fut contacté pour y jouer le rôle du bouffon, Jester. Le “carton d’invitation” de Godard est à son image, ambivalent, surprenant : “Merci infiniment d’accepter d’“être ou ne pas être” avec moi lors de ce long voyage vers la création de la langue moderne, c’est-à-dire Shakespeare.” La collaboration se résuma à une interview filmée de vingt-six minutes (Meeting Woody Allen) et une prise “vite bouclée”, comme le rapporte Antoine de Baecque dans sa monumentale biographie, richement documentée, sur “l’impossible M. Godard”, à la page 667. Woody Allen confiera plus tard : “Cela n’avait aucun sens pour moi quand je le faisais, mais je savais que c’était en de bonnes mains”, et : “J’avais l’impression d’être dirigé par Rufus T. Firefly (le personnage joué par Groucho Marx dans Soupe au canard), vous savez, quand Groucho est censé être un grand génie et que personne n’ose remettre en question.” 

  • Antoine de Baecque, Godard, biographie, Grasset, 2010.

Dame de cœur

“MERTEUIL : Fi, Valmont. Et gardez votre compliment pour la dame de votre cœur, où que se situe cet organe. J’espère pour vous que la nouvelle gaine est dorée. Vous devriez me connaître mieux. Amoureuse. Je nous croyais d’accord là-dessus, ce que vous appelez l’amour est l’affaire des domestiques. Comment pouvez-vous me supposer capable d’un mouvement aussi bas. Le bonheur suprême est le bonheur des animaux. Assez rare qu’il nous tombe du ciel. Vous me l’avez fait éprouver de temps en temps, quand il me plaisait encore de vous utiliser à cela, Valmont, et j’espère que vous ne repartiez pas les mains vides. Qui est l’heureuse élue du moment. Ou peut-on déjà dire la malheureuse.”

Avec Quartett, Heiner Müller réécrit le duel entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. L’affrontement des vieux amants ne se joue plus par lettres interposées mais dans un face-à-face à la violence exquise et bestiale, où “chaque mot ouvre une blessure, chaque sourire dévoile une canine”. Leur désir n’est pas encore éteint, leur fascination réciproque non plus. Pas plus que leur haine qui poursuit son lent travail de destruction et dont ce texte enlevé décrit les ravages. Ils s’amusent un temps à échanger leur rôle. Mais ces masques ne peuvent les sauver de leur cynisme. Pour ces libertins, l’amour rime avec la dépossession de soi. Il faut déclarer la guerre aux sentiments, parce qu’au fond le corps n’est que matière. Conviction que la marquise résume avec la froideur d’un scientifique desséché étudiant des rats de laboratoire : “Qu’est ce que c’est, notre âme. Un muscle ou une muqueuse.”

  • Heiner Müller, Quartett (1980), Minuit, 1982.

Dessin : David Lynch. Extrait de son livre Works on Paper, éd. Fondation Cartier/Steidl, 2011.

Remède radical à la crise

“Le capitalisme a survécu au communisme. Il ne lui reste plus qu’à se dévorer lui-même.”

Définitive, cette sentence du “vieux dégueulasse” américain Bukowski, notée dans son journal posthume à la fin du siècle dernier, n’a pas pris une ride. Mais elle restera, sans l’ombre d’un doute, un vœu pieux. Un fantasme dressé contre une autre forme de chimère pourtant bien réelle, le capitalisme financier. Celui-ci est le dernier interdit de nos sociétés qui ont appris à manier le jargon technocratique de la crise. Malgré la toute-puissance des agences de notation auxquelles il est livré en pâture, ce capitalisme-là demeure intouchable.

  • Charles Bukowski, le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, journal, Grasset, 1999.

L’angoisse à l’approche de la Convocation (Herta Müller)

Dans la Roumanie fantôme de Ceausescu, une femme est convoquée à la Sécurité. Son crime ? Avoir nourri l’espoir d’un exil interdit. Le temps d’un trajet en tramway, elle voit défiler la ville, les gens, ses souvenirs. Sur cette trame faite d’allers et retours, Herta Müller signe un livre hanté par les questions fondamentales qui se posent à l’homme dès lors qu’il se trouve privé de l’essentiel : la liberté.

Comment résister face à la dictature ? Les personnages de la Convocation d’Herta Müller ont chacun leur méthode : l’alcool pour s’abrutir et précipiter l’oubli, l’acte héroïque (mais insensé et qui mène à sa perte) ou son envers, la trahison (calculée et qui permet de sauver sa peau). La narratrice, elle, a lancé une bouteille à la mer. Ouvrière dans une usine textile, elle a glissé un message dans la poche d’un pantalon qui devait être exporté vers l’Italie. Destinataire : un Italien qui viendrait la chercher et l’emmener avec lui, comme dans un conte de fées. Mais son mot est découvert. Depuis, elle est régulièrement convoquée à la Sécurité – où un homme lui pose sans cesse les mêmes questions, avec cette terrible phrase en guise de justification : “Pourquoi être à bout de nerfs, nous ne faisons que commencer” – et recourt aux noix, censées calmer les nerfs. Elle en mange une avant chaque interrogatoire. “C’était la première de l’année, les fils humides de l’écale verte étaient encore collés dessus. Je la soupesai, elle était trop légère pour une noix fraîche, à croire qu’elle était vide. Ne trouvant pas de marteau, je l’ouvris en tapant dessus avec une pierre qui était ce jour-là dans le couloir et se trouve depuis dans un coin de la cuisine. La noix avait un cerveau mou. Il sentait la crème aigre.” Un détail que cette noix. Pourtant chez Herta Müller, les objets les plus banals font l’objet de la plus grande attention parce qu’ils nous rappellent la matérialité brute du réel ou, pour le dire autrement, le “caractère irrévocable des choses”. Ils relèvent de l’accessoire, mais opposent leur densité et leur immanence au détachement assiégeant celles et ceux qui en sont réduits à vivre chaque minute comme une éternité, comme si le temps se réduisait au seul présent.

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Insomnie

Henri Matisse, "l'Homme endormi", 1936

Le sommeil, si naturel qu’on n’y prête guère attention, échappe d’ordinaire à notre contrôle. Il nous dépossède, nous plonge dans un état inconscient, d’où n’émergent incidemment que quelques rêves fragiles et aveuglants comme des morceaux de banquise à la dérive. C’est pourtant cet état second, ou secondaire pour la plupart des gens, qu’a entrepris d’explorer, il y a quelques années, Pierre Pachet. Dans son essai la Force de dormir, il traque avec une patience d’insomniaque les manifestations des différents sommeils – il en existe des diurnes, des nocturnes, chacun renvoyant à une intimité unique — à l’œuvre dans la littérature. En privilégiant le champ poétique à l’investigation scientifique, il prend le parti du questionnement discontinu et illimité plutôt que de la preuve positive et définitive. On ne saurait trouver stratégie plus adéquate pour un tel sujet. Car enfin, qui peut raisonnablement soutenir comprendre le sommeil, ce territoire évanescent et composé de cycles auxquels le réveil met fin ?

Derrière un titre en forme de paradoxe, selon lequel dormir exigerait plus un effort qu’un abandon, ce livre rassemble ainsi une série d’études singulières sur le rapport des écrivains au sommeil. Coleridge et son combat spirituel contre cette forme de chute d’après sa théologie personnelle, qui ouvre la porte aux illusions. Nerval et son art du détachement, le rêve s’étant douloureusement défait, provoquant une porosité entre le sommeil et la veille, l’un “s’épanchant” dans l’autre. L’aversion de Baudelaire face à ce qui lui inspire hostilité, mépris, peur (“J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où”, “Le Gouffre”). Pour lui le sommeil est synonyme d’oubli, de léthargie, de souffrances. Mais pas suffisamment pour ne pas être désiré, comme le souligne Pierre Pachet : “Il serait comme le fond éternel sur lequel se découperaient l’être et le néant, un repos de la pensée qui n’existe pas dans la nature, et dont la pensée humaine doit porter seule l’exigence. Non pas mourir au lieu de vivre, alors, mais dormir (c’est-à-dire vouloir vivre d’une certaine façon), plutôt que vivre.” Le but ultime étant le sommeil absolu, celui qui répare de la douleur de vivre et qui ne doit rien à la “pharmaceutique céleste”.

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Etats de guerre

Cela ne vous aura peut-être pas échappé si, comme moi, aujourd’hui, vous avez pris les transports en commun et attrapé en chemin le gratuit Direct Matin. En première page, non pas la une attendue, mais une publicité pour la sortie de l’intégrale Star Wars en Blu-ray. Soit le portrait de Darth Vader, tout de noir vêtu et impénétrable derrière son masque stylisant une tête de mort.

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Déséquilibre

That Autumn

“Ash Wednesday. The debris – the paper and sooty dust – had surged up the avenues and stopped at Duane Street.
Staggering up West Broadway, coated head to foot in dun ash, he looked like a statue commemorating some ancient victory, or, more likely, some noble defeat – a Confederate general, perhaps. That was her second impression. Her first was that he was at least a day late. Yesterday morning, and well into the afternoon, thousands has made this same march up West Broadway, fleeing the tilting plume of smoke, covered in the same gray ash, slogging through it as a cerulean sky rained paper down on them – a Black Mass version of the old ticker-tape parades of lower Broadway. It was as if the solitary figure was re-enacting the retreat of an already-famous battle.”

“Mercredi des cendres. Les débris – papier et poussière de suie – avaient déferlé sur les avenues, s’arrêtant net à Duane Street.
Chancelant le long de West Broadway, couvert des pieds à la tête de cendres brun grisâtre, il ressemblait à une statue commémorant une victoire ancienne, ou plus encore quelque noble défaite – un général confédéré peut-être. Ce fut la première impression qu’elle eut de lui, la deuxième étant qu’il avait au moins un jour de retard. La veille au matin et jusqu’à tard dans l’après-midi, ils avaient été des milliers à effectuer ce même trajet le long de West Broadway, fuyant le panache incliné de la fumée, couvert de la même cendre grise, se traînant sous son voile tandis que le ciel céruléen faisait pleuvoir du papier sur leurs têtes – une version Messe noire, des serpentins de défiler sur West Broadway. C’était comme si cette silhouette solitaire venait rejouer la retraite d’une bataille déjà célèbre.”

Jay McInerney est l’un des premiers romanciers américains à avoir mis en mots le traumatisme du 11 Septembre 2001 et ses conséquences sur la vie des New-Yorkais meurtris par l’onde de choc de l’attentat. Dans ce livre, deux couples vont découvrir par le biais de cette violente tragédie non seulement la fragilité de leur vie, si belle en apparence, si réussie – toute l’ironie du texte réside là, dans cet aveuglement –, mais surtout les mensonges sur lesquels elle repose. En même temps que les Twin Towers, ce sont leurs illusions qui s’écroulent.

Peinture : Sophie Taeuber-Arp, Equilibre, 1931.

  • Jay McInerney, The Good Life, Vintage, 2006 / la Belle Vie, Points Seuil, 2008.

Carrément magique. Série “bibliothèques” / 3

A la fin des années 1950, l’architecte et designer finlandais Alvar Aalto imagina la maison du galeriste et marchand d’art Louis Carré. Dont une bibliothèque considérée par le maître comme l’espace le plus intime. Il est vrai que ce lieu est hors du temps, donc imperméable aux rumeurs extérieures, au monde tel qu’il va – toujours trop vite. C’est un monde en soi. Ici, les étagères en chêne mouluré sont remplies de  romans étrangers, d’ouvrages anciens et surtout de livres d’art. Elle reflète l’univers de son propriétaire qui entendit parler d’Aalto pour la première fois par l’intermédiaire de Fernand Léger et Alexandre Calder. La rencontre de ces deux hommes profondément épris de modernité, amoureux de la perfection, habités d’une même vision aboutit à la Maison Carré, devenue mythique, parce que conçue comme une œuvre totale – l’architecte eut carte blanche pour la construire ; la seule exigence de son client ayant trait aux proportions – et classée monument historique.

  • Alvar Aalto, Maison Louis Carré, Musée Alvar Aalto, Académie Alvar Aalto, 2008.

Chaud-froid. L’abstraction sud-américaine

Raúl Lozza. Pintura periodo perceptista nº 184, 1948.

Rafael Soriano, Untitled, n.d.

Passionnante exploration des différents courants picturaux de l’abstraction, telle que celle-ci fut “importée” et réinterprétée par les artistes du continent sud-américain sur cinq décennies, des années 1930 aux années 1970. Avec deux dates clés en guise de bornes sur l’échelle temporelle : 1934, quand Joaquín Torres-Garcia rentre à Montevideo, et 1973, quand Jesús Rafael Soto revient dans sa ville natale de Bolívar.

Ce livre surprendra ceux qui associent généralement l’abstraction à l’Europe et à l’Amérique du Nord, ou qui, selon une même logique des apparences, rattachent l’art de l’Amérique du Sud à des stéréotypes de chaleur, sensualité, spontanéité, réalisme magique. Le titre Cold America bat en brèche ces impressions premières en jouant sur le décalage. C’est une Amérique latine mesurée, objective qui se révèle sous nos yeux, à travers un art rationnel, géométrique, constructiviste, gravitant vers les utopies modernes au de s’en tenir à la couleur locale.

  • Cold America, Geometrical Abstraction in Latin America (1934-1973), Fundación Juan March, 2010.
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