Pourquoi lire Raymond Federman ?

Raymond Federman
A cette question, une réponse immédiate : il faut lire Federman pour sa liberté vivifiante, son rire salvateur face à l’absurdité de la vie, son écriture fantaisiste, singulière, profondément rythmée. Et pour saluer l’œuvre d’un écrivain inclassable, mort le 6 octobre 2009 à 81 ans.

Né en France (Montrouge) en 1928, Raymond Federman est parti aux Etats-Unis par la force des choses, ballotté par les tumultes de l’histoire. En 1942, il échappe miraculeusement à la rafle qui envoie ses parents et ses deux soeurs à Auschwitz, dont ils ne reviendront pas. Sa mère l’avait caché dans un placard. Il passe le reste de la guerre dans une ferme, retrouve Paris à la libération puis s’exile vers New-York. Enrôlé dans l’armée (étape indispensable pour obtenir la nationalité américaine), il est parachutiste pendant la guerre de Corée puis envoyé au Japon. De retour en Amérique, il bénéficie de la « G.I. Bill » pour étudier à la Columbia University. Spécialiste et ami de Beckett (auquel il a consacré une thèse et plusieurs essais), il a enseigné la littérature comparée à l’université de Buffalo (Etat de New-York), animé des cours de creative writing. Il a écrit aussi bien en français qu’en anglais.

Pour en savoir plus sur sa vie : http://www.federman.com/rfpub.htm
Sur ce site (en anglais), on trouve aussi beaucoup de ses textes. En voici un, très drôle, sur son patronyme : http://www.federman.com/rffict11.htm

 « Ma vie est un trou. »

Ce trou qui hante toute son œuvre (romans, essais, poèmes) est le choc provoqué par la Shoah, cette « Énormité Impardonnable » qui a véritablement décidé de son destin d’écrivain.

« Ce con d’Hitler, s’il avait su qu’en emmerdant les juifs, qu’en voulant tous les exterminer, qu’en voulant tous les massacrer, tous les mettre en savonnettes, il allait changer les structures de la société américaine d’une drôle de façon, il les aurait laissés tranquilles, il leur aurait foutu la paix aux juifs. Mais non, ce couillon d’Hitler, sans s’en rendre compte, a déplacé le centre du monde quand tous les grands juifs ont foutu le camp en Amérique. Je ne vais pas vous faire une liste, mais ils sont connus les grands juifs qui ont bouleversé la culture américaine. Tenez, même dans mon cas, si ce n’était pas à cause d’Hitler, eh bien moi je serais sans doute un petit tailleur de rien du tout boulevard Sébastopol, et non pas un grand voyageur raconteur d’histoires. »
(Amer eldorado) 

Ni pathos, ni lyrisme derrière ces mots. Juste le parti pris du rire dévastateur et libérateur devant l’horreur et l’indicible. Federman refuse de noyer le lecteur sous des larmes, préférant se faire l’inventeur de ce qu’il appelle la « laughterature », mot-valise qui reflète sa conception de l’écriture. S’amuser, et nous avec, tout un programme. Comme le dit l’un de ses doubles littéraires, Moinous : « Le sérieux est une qualité pour ceux qui n’en ont pas d’autres ». A coup sûr, Federman en a plus d’une. S’il ne peut s’abstraire de son drame familial dont il parle de livre en livre, il ne recourt pas au témoignage, démontrant le caractère fictif de la réalité, balayant à grand coup le modèle classique et usé du roman. « L’écriture n’est pas la répétition vivante du vivant ». D’ailleurs comment pourrait-il écrire sur l’horreur nazie ?  Comment pourrait-il appréhender une vérité dont la mémoire ne restitue que des fragments ? Chez lui, toutes les audaces et ressources formelles sont exploitées  pour manifester cette béance initiale et tenter de la combler : jeux typographiques en tout genre (gras, italique, pictogrammes, encarts, listes, calligrammes…), discontinuité narrative (digressions, dialogues, prises à parti du lecteur), oralité, métafiction (l’écrivain se regarde écrire, se juge, se corrige). Comme si la page devait matérialiser un voyage extraordinaire dans le chaos. Au final, en le lisant, on repense au Tristram Shandy de Laurence Sterne ou à Rabelais sur lesquels se serait penchée l’ombre tutélaire de Samuel Beckett. 

On sait bien qu’en France les honneurs sont souvent une affaire post-mortem. Espérons qu’enfin la reconnaissance de Raymond Federman, célèbre outre-atlantique mais trop méconnu ici, dépasse le cercle des initiés, des fidèles et des curieux qui auraient déjà eu la chance de le découvrir.

Un dernier mot : les textes de Federman méritent d’être lus à voix haute, tant le rythme compte. Ils ont une valeur musicale, il y a du jazz en eux !


Quelques livres de Raymond Federman en français :

  • Amer eldorado 2/001, Leo Scheer (2003)
  • La fourrure de ma tante Rachel, Leo Scheer (2003)
  • Quitte ou double, Leo Scheer (2004)
  • Retour au fumier, Al Dante (2005)
  • Le livre de Sam, Al Dante (2007)
  • Chut, Leo Scheer (2008)
  • Les Carcasses, Leo Scheer (2009)
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :