Antoine Bello et Philippe Vasset : faux polars, vrais romans du réel

La face cachée de la mondialisation
En revisitant le roman d’espionnage et en décrivant de l’intérieur les dessous d’entreprises occultes, Antoine Bello et Philippe Vasset démontrent avec talent que la littérature française peut éviter le repli narcissique dont on l’accuse souvent, pour s’emparer de thèmes très actuels. Mieux, ils interrogent le pouvoir de la fiction sur le réel et l’Histoire.

A priori, rien ne rapproche les univers romanesques d’Antoine Bello et de Philippe Vasset. Le premier invente de toutes pièces un monde qui a toutes les apparences du vrai. Avec Les Falsificateurs en 2007, puis Les Éclaireurs en 2009, il signe une saisissante fresque qui court sur près de mille pages et se lit d’une traite tel un page turner à l’américaine. On imaginerait d’ailleurs sans mal l’adaptation cinématographique de son intrigue très efficace qui nous embarque de l’Islande à l’Argentine, des États-Unis au Timor oriental.

Le second, fort de son expérience de journaliste, part de faits réels. Son projet littéraire consiste rien moins qu’à dévoiler un pan de l’économie mondialisée habituellement soustrait aux regards, qui s’incarne ici dans le milieu des marchands d’armes. Or, dans son texte plutôt bref – faux journal intime et véritable enquête documentaire –, l’aventure se trouve volontairement dynamitée dès le départ. Pas de mécanique bien huilée, pas de héros attachant, pas d’effet de suspense retors. Bref, tout sauf un roman « pop-corn » qui ne susciterait plus qu’un « désir réflexe ». C’est le « réel presque invisible » face auquel Vasset lui-même, en tant qu’écrivain, se trouve démuni, qui compte avant tout, éclipsant et désacralisant la figure de l’auteur tout-puissant.
Qu’il s’agisse du style, de la trame, du dispositif ou de l’ambition narrative, rien ne semble donc unir ces deux auteurs. Et pourtant, tous deux ont choisi d’écrire des romans de notre époque globalisée et indéchiffrable, bien loin des récits clos sur eux-mêmes ou de l’autofiction qui caractérisent une bonne partie de la littérature française actuelle.

Les travailleurs de l’ombre
Ces livres décrivent des univers parallèles, enveloppés de mystère. D’où l’attrait qu’ils suscitent chez le lecteur, qui peut observer les dessous des cartes. Au début des Falsificateurs, Sliv, jeune diplômé en géographie, est recruté comme chef de projet dans un cabinet d’études environnemental apparemment banal. Mais très vite, il apprend que cette entreprise fait partie d’une organisation spectrale aux ramifications internationales, le CFR (Consortium de falsification du réel). Son but ? Fabriquer des mythes et les faire passer pour authentiques, voire historiques, afin d’influer le cours de l’histoire, des gouvernements, des lobbys, et plus généralement des individus. Concrètement, il s’agit d’échafauder des scénarios selon les lignes stratégiques fixées par le « Plan », en truquant les sources réelles (rapports d’experts, documents officiels, archives des journaux…) et en multipliant les preuves afin de consolider ce travestissement du réel. Inventer un peintre majeur de la Renaissance, une peuplade primitive, ou démontrer que l’Amérique a été découverte par les Vikings pourrait n’être qu’un jeu captivant et vertigineux. Mais cela devient plus que troublant lorsque ce « jeu » consiste à réécrire des pages célèbres de l’histoire du 20e siècle. Il en va ainsi de Laïka, la première chienne envoyée dans l’espace, des photos des charniers de Timisoara ou encore de certaines archives de la Stasi qui n’auraient été que des supercheries montées par les agents du CFR ! De quoi faire vaciller la raison de plus d’un lecteur, surtout quand Bello télescope son imaginaire et notre réalité toute proche (comme l’épisode des armes de destruction massive irakiennes orchestrées par l’administration Bush). Mais au fond, quelle est la finalité de cette manipulation planétaire ? Le CFR est-il guidé par de bonnes ou de mauvaises intentions ? Nul ne le sait vraiment. C’est d’ailleurs tout l’enjeu du second volet, Les Éclaireurs, où l’on retrouve le héros dix ans plus tard, qui tente de percer les motivations secrètes du CFR, dont l’existence même est remise en cause au lendemain du 11 septembre 2001.

Opposé à toute affabulation, Journal intime d’un marchand de canons ne relève pas du thriller paranoïaque ou du roman de formation, formes présentes chez Bello. On y suit les tribulations déceptives d’un VRP de l’armement qui rêvait d’une vie romanesque à l’image des espions de John Le Carré ou de Nicolas Cage dans Lord of War, alors que son quotidien manque cruellement d’ampleur et de relief. Il le voit défiler à distance, n’ayant que très peu de marge de manœuvre sur ces actes, enchaînant les réunions-produits, attendant les conclusions des enquêtes officielles, observant avec cynisme les lourdeurs de la bureaucratie et la raison d’ État qui l’empêchent de conclure des contrats avec les pires régimes. Ses seuls moments d’enthousiasme derrière son cynisme généralisé : ses ventes de missiles pour Saddam Hussein, ses services pour l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid, la Libye de Kadhafi, le Venezuela de Chavez… Autant de faits d’armes vécus avec l’ivresse d’un joueur de jeux vidéos et dans l’indifférence des conséquences sur l’échiquier mondial, qui, elles, sont bien réelles.

Une lecture politique
La quête de sens, voilà la grande affaire de Bello et Vasset. Dans un monde globalisé saturé d’informations et d’images, où tout nous parvient par l’intermédiaire de récits, où la désinformation, facilitée par la rapidité des nouveaux médias, manipule sans foi ni loi les esprits, il devient de plus en plus difficile de comprendre ce qui se passe. Où se situe la vérité ?
Sur ce point, Sliv n’aura jamais de certitude, sauf celle, désarmante, que « la vérité n’est qu’un scénario parmi d’autres, celui que les hommes justes et exigeants reconnaissent à coup sûr quand ils le rencontrent, mais qu’une minorité n’a aucun scrupule à écarter pour lui substituer une autre histoire de sa fabrication. » On ne sera pas surpris d’apprendre que Bello s’est inspiré pour son sujet de Staline faisant retoucher les photographies officielles pour faire disparaître les adversaires politiques qu’il avait éliminés, et du roman de Frederick Forsyth sur les créations d’une « légende » – nom de ces agents dormants immergés dans un pays ennemi, auxquels on inventait une fausse vie.
Vasset, lui, n’apporte pas de réponse, car il n’y en a pas. « Le roman ne peut plus prétendre nous informer sur la façon dont le monde est fait », disait déjà Italo Calvino en 1960. Il ne lui reste plus qu’à en appeler à la vigilance face aux faux-semblants et au refus de la transparence érigée aujourd’hui en modèle de vertu rédemptrice. Ce que font admirablement Bello et Vasset en posant un regard géopolitique lucide sur le temps présent.

  • Antoine Bello, Les Falsificateurs, Folio, 2007, et Les Éclaireurs, Gallimard, 2009.
  • Philippe Vasset, Journal intime d’un marchand de canons, Fayard, 2009.

Sur le même sujet, à propos de Philippe Vasset, je vous renvoie sur l’excellent site de François Bon : http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1583

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One Response to Antoine Bello et Philippe Vasset : faux polars, vrais romans du réel

  1. dasola says:

    Bonsoir, j’ai lu les deux romans d’Antoine Bello avec grand plaisir. C’est palpitant. L’écriture est fluide. On oublie en effet que c’est un Français qui les a écrit. Ce n’est pas « nombrilique ». En revanche, je ne sais pas ce que donnerait une adaptation-ciné : il faudrait vraiment resserrer l’intrigue, développer des personnages (comme Lena Thorsen : la « méchante »(?)) Bonne soirée.

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