Comment Joyce Carol Oates nous glace le sang

Joyce Carol Oates 1973Joyce Carol Oates en 1973   

À en juger par la somme de ses livres, environ soixante-dix (fiction et théorie confondues), on sait que Joyce Carol Oates est prolifique. A croire qu’elle vit dans et pour l’écriture, que chaque instant de son existence est consacré à son œuvre, qu’un seul but l’anime : les mots. Pour s’en faire une idée, il faudrait se plonger dans le premier volume de son Journal, pavé où l’on découvre la femme publique dans son intimité au quotidien, sans fards. On peut aussi entrer dans une librairie et trouver sur les étalages ses deux dernières parutions simultanées en français, Fille noire, Fille blanche (roman) et Vallée de la mort (nouvelles), tous deux publiés chez Philippe Rey, comme son journal. 

C’est un autre titre qui a retenu mon attention : Reflets en eau trouble. Il fait partie de ces petits livres puissants qui jouent avec nos peurs et nous suivent pendant longtemps. Précisons d’emblée qu’il n’a rien d’une intrigue à suspense, c’est même l’inverse d’une bombe à retardement puisque tout est joué dès les premières lignes. On pressent immédiatement que rien ne pourra changer la course tragique du destin même si on ne peut s’empêcher d’espérer le contraire jusqu’à la fin. De quoi s’agit-il ? L’histoire, transposée d’un fait divers impliquant le frère cadet de JFK, Edward Kennedy, qui choqua l’Amérique en 1969, est simple. Le soir du 4 Juillet, une voiture roulant à toute allure sur une mauvaise route dérape, manque un virage et tombe dans un marais saumâtre. A l’intérieur, un Sénateur (il ne sera jamais nommé) et une jeune femme, Kelly Kelleher, étudiante en sciences politiques, qui n’auraient jamais dû se trouver ensemble à cet endroit, à cette heure avancée. Lui s’en sort, elle reste bloquée et se noie lentement dans une eau noire et nauséabonde. L’idylle naissante, qui de toute façon promettait de se heurter à la morale de la société politically correct, se voit donc brisée nette.
Le plus sombre dans cette virée fatale est moins qu’un des deux survive, l’autre non, mais la façon dont cela se passe. Le Sénateur abandonne en effet celle avec laquelle il s’apprêtait à passer la nuit par crainte du qu’en dira t’on, pour ne pas ternir son image, salir sa réputation et nuire à ses ambitions. Joyce Carol Oates ne se prive pas de critiquer, en arrière plan, les dérives de la société américaine.  

« A côté d’elle se tenait un de ceux que rien ne peut atteindre : lui, un des adultes puissants de ce monde, un homme un vrai, sénateur des Etats-Unis, un visage célèbre et une histoire embrouillée, doté non seulement du pouvoir de subir l’histoire mais aussi de la conduire, de la contrôler, de la manipuler à des fins personnelles. »   

A travers ces deux personnages s’opposent deux états d’esprit. L’innocence, la naïveté et l’optimisme de la jeune Kelly ; la lâcheté et l’égoïsme du Sénateur. Le combat est inégal : le pragmatisme calculateur et implacable de l’un, qui fera passer sa carrière avant tout, aura forcément le dessus sur les doux rêves d’une jeune femme « sans importance ». On est bien loin du conte de fées.   

« (…) il aurait fait n’importe quoi pour se libérer, il avait utilisé son corps à elle pour se hisser, faire levier avec son propre corps, passer par la portière au-dessus de leurs têtes, ce qui n’était pas la place d’une portière, la forçant à s’ouvrir contre le poids de je ne sais quoi qui la rabattait et il compression son gros corps puissant pour passer à travers cet espace qui semblait à peine assez large pour Kelly Kelleher elle-même, mais il était fort et il gigotait comme un grand poisson vertical rendu fou qui savait d’instinct comment se sauver.
Et qu’est-ce qu’elle avait gardé de lui ? mon Dieu, quel trophée serrait-elle entre ses doigts stupides, ses ongles cassés que la veille elle avait pris la peine de vernir avec le vernis de Buffy, c’était quoi, mon Dieu – une chaussure ?
Une chaussure vide ? »   

Ce n’est nullement l’intrigue, dont l’issue s’annonce irrémédiable, qui prévaut, mais le climat d’oppression, l’enferment, l’attente, et le profond malaise qui nous saisissent à la lecture. Il y a véritablement, dans cette descente aux abîmes, une épreuve de l’être qui envoûte et déroute. Oates nous place devant notre hantise commune, celle d’affronter sa propre mort dans la solitude, et qui plus est dans un lieu inconnu, privé de repères, sans échappatoire possible. Son héroïne condamnée ne cesse de se demander : « Est-ce que je vais mourir ? – Comme ça ? » Face à cette chose inconcevable, elle refuse de se résigner : « Pas maintenant. Pas comme ça. » Elle s’échappe alors par le biais de ses souvenirs qui resurgissent et scandent mécaniquement le récit de son agonie. On voit défiler sa vie d’étudiante, ses relations avec ses proches, ses parents, ses amies, sa rencontre avec le Sénateur quelques heures plus tôt. Toute la force de ce livre tient dans cette alternance entre la tension du présent et du passé. Un passé qui se décompose, filtré par la mémoire, fuyante et sélective, qui produit ce qu’elle choisit. Un présent qui se fige, et dont la fin, trop connue, en devient terrifiante pour cette raison même.   

  • Joyce Carol Oates, Reflets en eau trouble, Babel, 2001. 
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