David Peace ou le polar ultra-noir

Né en 1967 dans le Yorkshire, David Peace s’est imposé avec sa tétralogie The Red Riding Quartet comme le James Ellroy anglais. En chroniqueur acide des années Thatcher, il y décortique avec froideur et sans ménagement la corruption policière généralisée, le mensonge à grande échelle, le tout sur fond de crise économique, sociale et politique. Un tour de force porté à l’écran et actuellement à l’affiche. Retour sur cet univers implacable et désespéré.

   

L’hiver avec son cortège de ciels bas, gris, brumeux ou pluvieux est arrivé. Si votre moral a la fâcheuse tendance de suivre le pouls de la météo, n’essayez pas de voir The Red Riding Trilogy, longue marche funèbre tirée de l’œuvre de David Peace. Car Peace, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, n’a rien d’un doux conteur, prompt à réchauffer les cœurs avec de bons sentiments ou une hypocrisie de bon aloi. Le roman noir est son domaine, les cycles longs (trilogie, tétralogie) son moteur narratif, qu’ils se situent proche de nous, dans le nord de l’Angleterre où il est né, ou au Japon où il vit depuis 1992. Vous voilà prévenus.

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Yorkshire.
Quand une adaptation filmographique permet de (re)découvrir l’œuvre d’un écrivain, elle a rempli au moins la moitié de son contrat. Celle d’intriguer et de captiver suffisamment le spectateur pour l’inciter à prolonger l’expérience visuelle en se tournant vers le texte original. Tel est le cas de The Red Riding Trilogy, conçue pour la télévision britannique, et qui traduit fidèlement l’esprit sombre, quasi nihiliste, des romans de Peace.

On reçoit de plein fouet cette trilogie qui reprend les volumes 1974, 1980 et 1983 de la fresque littéraire, laissant de côté l’année 1977, celle du Jubilé d’argent de la Reine, pourtant bien remplie en crimes atroces (faute de financement, cette année-là ne sera abordée qu’en creux). Avec une économie de moyens qui ne dessert pas leur propos mais le renforce, ces trois films, tournés par des réalisateurs différents avec une patte différente, apparaissent comme les pièces d’un puzzle monstrueux, brassant faits divers, psychose, fracture sociale, réflexion sur le mal gangrenant toutes les formes de pouvoir (policier, judiciaire, politique, médiatique, des affaires…).

A l’origine, un fait divers qui marqua la mémoire collective de la région minière du nord de l’Angleterre dans les années 1970-80 : la série de meurtres commis par « l’Eventreur du Yorkshire » alias Peter Sutcliffe. Enfant, David Peace fut traumatisé par les treize femmes assassinées, au point de croire que sa mère serait la prochaine victime et de voir en son père le coupable tant recherché. La peur et l’horreur furent si violentes qu’elles s’inscrivirent en lui avec la netteté et la violence d’une scène primitive, qui décidera de son avenir d’écrivain.

Dans sa tétralogie scandée par quatre dates clés, Peace radiographie donc impitoyablement l’histoire du comté du Yorkshire, en croisant deux affaires de serial killer, l’une sur des fillettes disparues, l’autre sur les prostituées. Le Yorkshire, une région sinistrée sans foi ni loi. « Ici, c’est le Nord et on fait ce qu’on veut », préviennent à qui veut en découdre les flics corrompus, violents et tout-puissants. Dans cette atmosphère de déréliction et d’injustice, les règles sont bafouées, tout comme les principes moraux sont annihilés par l’argent et la quête de pouvoir. Nul n’est à l’abri, nul n’en ressort indemne. Cynisme oblige.

Au fil des crimes, l’histoire prend de l’épaisseur, revient sur le passé, tente d’élucider ce qui reste obscur. Mais rien n’est moins simple. A chaque volet, ses anti-héros : Eddie Dunford, jeune reporter sur la trace du tueur de fillettes (1974) ; le sergent Bob Fraser et le journaliste arriviste Jack Whitehead touchés de près par l’affaire des prostituées (1977) ; Peter Hunter, inspecteur envoyé de Manchester pour enquêter sur ses collègues du Yorkshire (1980) ; John Piggott, avocat miteux du condamné dans l’affaire des fillettes, et Maurice Jobson, le superintendant saisi par le remords (1983). David Peace choisit toujours le point de vue des perdants pour mieux nous plonger dans l’innocence perdue. Il orchestre sa messe noire en maniant les mots comme des banderilles. Souvent comparé à James Ellroy dont il revendique l’influence, il fait aussi songer à Hubert Selby Jr. par son style haché, brutal, répétitif, et sa noirceur absolue. Parfois rebutants à force d’être saturés de dialogues et de monologues intérieurs, à force d’ellipses, de ritournelles obsédantes, les livres de Peace ont néanmoins la vertu de sonder l’âme humaine, dans ce qu’elle a de moins reluisant. Nerveux, incantatoires, presque possédés, il faut les lire ou relire. Une fois commencés, ils ne vous lâchent plus.

  • David Peace, 1974, 1977, 1980 et 1983 (traduits en français aux éditions Rivages).
  • The Red Riding Trilogy, adaptation télévisuelle pour Channel 4 : 1974 de Julian Jarrold ; 1980 de James Marsh ; 1983 d’Anand Tucker.
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