Contre la vanité des idéologies. Aris Alexandrou

Derrière l’épopée macabre d’un commando suicide à la fin de la guerre civile grecque (1946-1949), La Caisse d’Aris Alexandrou dresse un réquisitoire sans appel contre la dictature du communisme et, plus largement, la logique jusqu’au-boutiste des idéologies. Un livre à ranger dans la famille des ouvrages de combat, à côté de ceux d’Alexandre Soljenitsyne, Vassili Grossman, Varlam Chalamov et bien d’autres.

Robert McCabe 2Robert A. McCabe, Le Temple de Poséidon – Cap Sounion – 1955 

Aparté
Que connaît-on de la littérature grecque en France ? Hormis les classiques de l’Antiquité, les philosophes et poètes, que sait-on des auteurs contemporains ? Cette question, qui vaut pour nombre de littératures de « petits pays », insuffisamment traduites et pour lesquelles la part de rayonnages en librairie se réduit à peau de chagrin, m’est venue en lisant dans le supplément livres de Libération, daté du 19 novembre 2009, un compte rendu sur ce que lisaient les Grecs actuellement. La rubrique du journal s’appelant « Pourquoi ça marche », ledit article concerne donc les best-sellers. On y apprend que Zyranna Zateli, avec Passion mille fois, est première sur la liste des meilleures ventes, grâce à son goût des romans fleuves empreints de mystère. Autre succès de taille, le polar historique de Panagiotis Agapitos, Méduse de smalt, qui se situe à Byzance. Dans la veine historico-métaphysique, Maria Lampadaridou-Pothou séduit son public avec Clair de lune liquide, autre roman policier dont le « détective », un jeune mathématicien, cherche les secrets de l’ADN. Ce qui ressort de ce bref aperçu exotique pour les lecteurs français, c’est la prédominance des genres policier et historique et les tentatives de renouveler la forme romanesque traditionnelle en insérant par exemple des essais dans la fiction. L’énigme et la quête, le suspense et sa résolution semblent bien être au cœur des préoccupations des lecteurs d’aujourd’hui, en Grèce et au-delà, à en croire les thématiques des best-sellers qui ornent les têtes de gondole.

Mais revenons à Aris Alexandrou (1922-1978). Autre époque, autres thèmes. Avec La Caisse, l’énigme se teinte d’absurde à la manière de Kafka, dont l’influence est manifeste. Point de salut par la révélation in fine du mystère (qui en l’occurrence ne tient littéralement à rien), point de romanesque grandiose et positif ici. Mais une leçon magistrale sur un épisode agité de l’histoire de la Grèce, l’affrontement fratricide de la résistance communiste divisée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce livre, l’unique roman de ce poète et traducteur de Tolstoï, Dostoïevski, Voltaire, qui fut rédigé entre 1966 et 1972, puis publié en 1974, est une œuvre essentielle de la littérature grecque du 20e siècle.

Un périple kafkaïen
Septembre 1949, à la fin de la guerre civile grecque. L’unique survivant d’un commando suicide communiste, emprisonné par les siens, rédige à l’intention d’un anonyme « Camarade juge d’instruction » le récit de sa mission catastrophe. Celle-ci consistait à convoyer de la ville N à la ville K une mystérieuse caisse en fer qui, comble de l’ironie et du cynisme omniprésents dans le texte, se révèlera être une coquille vide. « L’Opération Caisse » aurait donc pu n’être qu’une immense farce, propre à tester le bon vouloir, la docilité et l’endurance des soldats. Sauf que de sa réussite dépend la victoire d’un camp communiste sur l’autre (les dogmatiques d’un côté, les léninistes de l’autre). L’enjeu prend alors une tout autre dimension, la vie des hommes passant au second plan, derrière l’objectif à tenir. Le temps est compté et l’avancée de la troupe se voit rapidement transformée en marche funèbre semée de cadavres. Tout blessé qui risquerait de retarder la marche ou de parler à l’ennemi doit « se cyanurer ». Les obstacles au bon déroulement de l’expédition s’accumulent : la destination finale est des plus floues, l’état major indécis se bornant à indiquer au jour le jour l’étape du lendemain ; les tours et détours n’en finissent pas ; les ordres du commandement se contredisent révélant ainsi la complexité incompréhensible de la hiérarchie militaire et son aveuglement qui la pousse à imposer sa propre logique au mépris de la raison.

Pour décrire les méandres de cette invraisemblable équipée, le narrateur noircit des « rations de feuille » numérotées et tamponnées que lui remet son geôlier et qui sont ensuite transmises à un destinataire invisible. Il revient sans cesse sur ce qu’il vient de dire, rectifiant, précisant son récit, plaidant pour sa cause tout en jetant le doute sur les faits passés. Quel sens donner à cette tragi-comédie ? Aucun précisément. Le plus probable restant le sacrifice pur et simple de camarades par la direction du Parti. « Le Commandement général nous a peut-être envoyés sciemment et délibérément à la faillite et à la mort, il avait peut-être étudié et monté l’Opération Caisse de façon que le succès passe nécessairement par notre échec « , conclut le narrateur, désabusé. Le sens du combat s’est perdu en même temps que le prix de la vie humaine ou le sens de la camaraderie. La cause défendue est devenue purement formelle, comme les actes administratifs à remplir et à signer. Ultime échappatoire dans ce monde en proie à la dérision : le jeu. « Je me suis résigné à jouer ma tête à pile ou face ». La vie ne tient qu’à un fil, un coup de dés.

Pour parer à ce désenchantement, le narrateur recense patiemment les événements, avec une extrême précision. Les rapports et les cartes qu’il établit à la demande tacite du juge apportent un ordre là où il n’y en a plus, une rationalité face à l’imprévisibilité de la mort et la folie des hommes. Dans ses derniers rapports, il délaisse le ton neutre de la déposition pour celui de la confession intime, se réappropriant les faits traumatiques pour surmonter la perte, évoquant ses souvenirs (enfance, amitiés). C’est une vraie bouffée d’oxygène dans la trame épaisse de ce roman dont la structure circulaire, propre au ressassement du personnage, enserre le lecteur dans une suite d’allers et retours éprouvants.

Mais que représente la voix d’un seul survivant devant la froide machine bureaucratique pressée d’en finir avec cette affaire ? Un témoignage unique auquel Aris Alexandrou prête son ton sec et abrupt. Une dénonciation implacable des errements du communisme, de la bureaucratie, de la paranoïa galopante du système, de la torture, de la trahison. Choses qu’Alexandrou a lui-même vécues, lui qui a été emprisonné et déporté pendant dix ans pour avoir refusé la soumission au nom de la liberté. Peut-on dire que ce livre ancré dans une période et une géographie bien spécifiques traite d’un passé révolu? Oui et non. Car s’il rappelle les pages sombres d’un pays particulier, il s’attaque symboliquement à toute forme de répression, tente d’élucider le glissement vers l’inhumanité, toujours inquiétant, toujours possible.

  • Aris Alexandrou, la Caisse (1974 pour la première édition française chez Gallimard), éditions Le Passeur, 2003.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :