Renouveau du cinéma grec : la famille dans tous ses états

Que le cinéma grec s’invite à Paris est une chose assez rare pour être notée. Hasard du calendrier, deux films, Strella de  Panos H. Koutras et Canine de Yorgos Lanthimos, viennent de sortir à quelques semaines d’intervalles, tandis que se tient jusqu’au 8 décembre au Cinéma des Cinéastes le 6ème Panorama du cinéma grec contemporain. Deux films inclassables, provocants et anticonformistes qui dépoussièrent radicalement les représentations classiques de la famille, leur sujet commun.

Quand la famille implose
D’un côté une villa isolée à la campagne, ceinte de hauts murs, dans laquelle un directeur d’usine maintient, avec la complicité tacite de son épouse, ses trois enfants presque adultes à l’écart du monde extérieur. Bienvenue dans l’univers étrange de Canine (prix Un certain Regard à Cannes en 2009), huis clos angoissant et crypté.
De l’autre, l’Athènes gay et marginale, à mille lieues de la carte postale pour touristes, servant de décor à un amour doublement impossible, car marqué par deux interdits : la confusion des genres et l’inceste. Après quatorze ans de prison, Yorgos part à la recherche de son fils dont il a perdu la trace. Par un tour du destin qui a tout d’une coïncidence mais n’en est pas vraiment une, il va tomber sur lui dans un hôtel miteux, sans le savoir, sans le reconnaître. Lui ou plutôt elle, car c’est sous les traits de Strella, une prostituée qui le soir, incarne La Callas dans les bars transsexuels, qu’elle lui apparaît…

En choisissant deux voies très différentes, Yorgos Lanthimos et Panos H. Koutras abordent au fond la même question, celle de la cellule familiale, qu’elle soit au bord de l’implosion ou déjà éclatée. Comment a-t-elle évolué ? Que risque-t-elle de devenir à l’avenir ? Strella lève le tabou sur la transsexualité et ses conséquences de nos jours sur les liens familiaux et sociaux, tandis qu’avec Canine, Lanthimos imagine dans un futur proche mais indéterminé jusqu’où un père pourrait aller pour préserver sa famille unie. Réponse : le pire.

Secrets et mythes
La logique infernale de ce père autoritaire conduit aux extrémités les plus cruelles et les plus absurdes. Pour protéger ses deux filles et son fils de toute influence étrangère au cercle familial, il réinvente une réalité bâtie autour d’une série de postulats plus insensés les uns que les autres et dont le seul but est d’assujettir sa petite troupe. Comme le monde extérieur, perçu de façon paranoïaque, est devenu l’objet de tous les fantasmes et dangers, l’enclos de la villa est à l’inverse conçu tel un cocon inviolable, régi par des règles strictes. Ainsi, la canine qui donne son titre au film est celle que les enfants, déjà grands, doivent perdre pour avoir le droit de quitter la maison. Puis celle qui doit repousser pour qu’ils obtiennennt la permission d’apprendre à conduire. Chose impossible, impensable ! Mais qui semble le plus naturel aux yeux de ces jeunes victimes consentantes à qui l’on ment depuis toujours. Et que dire des jeux puérils imaginés pour tuer le temps, incitant chacun à être le meilleur pour une récompense dérisoire ! De même, tout lien avec le réel est filtré par le père : téléphone caché ; télévision ne diffusant que des films de famille que les enfants connaissent par cœur ; mots censurés, détournés de leur signification première (une carabine devient un bel oiseau, une foufoune une lampe, un zombie une petite fleur jaune…). La seule intruse dans ce monde fictif qui pourrait perturber cette vaste comédie se voit elle aussi soumise au bon vouloir du père : louée pour assouvir les besoins sexuels du fils, elle arrive et repart les yeux bandés, ne devant pas savoir où se trouve la villa. Verrouillé de la sorte, cet univers ne peut que produire une tension palpable à l’écran et mener aux dérives les plus malsaines.

Hommage à Stella de Mihalis Kakogiannis, mélo des années cinquante racontant l’histoire d’une chanteuse de cabaret (Melina Mercouri) qui choisit l’amour plutôt que le mariage, Strella repose sur un secret tout autre, celui de la transsexualité. Sur ce thème ô combien délicat et peu traité au cinéma, Panos H. Koutras construit un film haut en couleur, revisitant le mythe d’Œdipe à la mode « queer ». Il applique les ingrédients de la tragédie, l’hubris (la démesure – le nom Strella vient de l’adjectif « trelos », qui veut dire fou) et la catharsis à son drame où peuvent se lire les influences mêlées d’Almodovar, Fassbinder, Douglas Sirk ou encore John Waters. Après des rebondissements improbables, l’histoire se conclut sur une happy end adoucie par l’ambiance sucrée de Noël. A la descente aux enfers succède une réconciliation inespérée, en forme d’apologie de la famille recomposée.

Regression, transgression
Déraisonnables et sujets à polémiques, Canine et Strella partagent le goût du risque sans atteindre les mêmes effets. L’un évoque un monde bourgeois cloisonné et ultra codifié, aussi anonyme qu’oppressant, aussi anachronique qu’intemporel, l’autre un monde borderline excessif à souhait.  On comprend d’ailleurs que Koutras se soit heurté au refus des producteurs et des acteurs – aucun professionnel, homme ou femme, ne voulant se lancer dans un projet si périlleux et ternir son image. En rôle titre, Mina Orfanou réalise donc plus qu’une performance, elle joue sa propre vie avec aplomb et rage. 

A l’opposé, Canine ressemble à un tableau léché mais froid. Sous l’apparence paisible et édénique de la villa résidentielle, dans la chaleur étouffante de l’été, suintent pourtant la folie, la peur et le désir. Folie d’un père autoritaire qui a construit une bulle protectrice autour de ses enfants. Peur des enfants face à l’extérieur soi-disant infesté de chats monstrueux. Désir enfin qui monte des corps de ces grands enfants légèrement vêtus et exhibés en permanence. Des corps comprimés, qui emplissent tout l’espace ou débordent du cadre, saisis alors par morceaux, en plans fixes millimétrés.
Pour être regardé sans réticence, il manque à ce film une qualité essentielle : l’humour. Là où Koutras déploie une théâtralité baroque, faite de dialogues directs, de sentiments extravertis, là où il montre une bienveillance envers ses personnages marginaux, Lanthimos compose des images esthétiques qui provoquent le malaise et rien de plus. Malgré une volonté de réunir plusieurs genres (drame, horreur, suspense, grotesque), il lasse par son absence de hors champs et de point de vue. A force de neutralité et de frontalité, son propos sur la violence totalitaire du cadre familial devient insignifiant. Et sa description longue, répétitive et pesante débouche sur une fin ouverte dont on peine à saisir l’intention. Dommage.

Sans qu’on puisse parler à leur propos de « nouvelle vague » du cinéma grec – qui ne s’est jamais constitué en groupes ou mouvements – ces deux films tournés avec un budget minimum ont le mérite de s’affranchir des pères et de marquer les esprits. En bien ou en mal, à vous de voir.

  • Canine de Yorgos Lanthimos avec Christos Stergioglou, Michèle Valley, Aggeliki Papoulia, Christos Passalis, Mary Tsoni (1h36).
  • Strella de Panos H. Koutras, avec Yannis Kokiasmenos, Mina Orfanou, Minos Theoharis (1h56).
  • Panorama du cinéma grec contemporain, Cinéma des cinéastes, 7, avenue de Clichy, Paris 17e. Du 2 au 8 décembre. Sur  Internet : www.amb-grece.fr.
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