Bibliothèques idéales

A propos d’Une rencontre de Milan Kundera et Un cœur intelligent d’Alain Finkielkraut.
En neuf auteurs chacun, ces formidables passeurs nous transmettent un pan de leur bibliothèque idéale. Pour lire ou relire Malaparte, Anatole France, Dostoïevski, Roth, Blixen, Camus, Conrad…

La course aux classements
Chaque nouvelle année commence par l’heure des bilans : politiques, économiques, sociaux, culturels. D’autant plus quand on clôt une décennie. En ce début 2010, que reste-t-il dans la mémoire collective des années 00 ? Un patchwork cousu d’images fragmentaires et anarchiques auquel il faut mettre un peu d’ordre. Ici et là, des voix avisées livrent leurs points de vue, reviennent sur les événements marquants, s’amusent à dresser des listes, sélectionnent, récapitulent, hiérarchisent… Elles offrent un coup de projecteur sur ce qui s’est passé, comme pour mieux attaquer la page blanche des 365 jours à venir. Les livres n’échappent pas à cette règle inaugurale confinant au rituel. Ouvrez n’importe quel journal précédent ou suivant de peu le 1er janvier et vous tomberez sur une rubrique relative aux classements rétrospectifs. Le quotidien britannique The Guardian a même poussé l’ironie jusqu’à recenser, sur l’un de ses blogs, les pires livres de la décennie (1).

La bibliothèque idéale
A cet exercice plaisant et instructif s’en ajoute un autre, plus libre car non soumis à l’air du temps, mais non moins révélateur : celui de la bibliothèque idéale. Au cours de l’année 2009, deux auteurs se sont brillamment prêté au jeu. Milan Kundera avec Une rencontre et Alain Finkielkraut avec Un cœur intelligent. Témoignages d’une rencontre amoureuse entre un lecteur et un texte, leurs exercices d’admiration ont non seulement la qualité rare d’exposer une analyse qui dépasse le simple intérêt pour un livre mais encore d’éclairer, par effet de miroir, la personnalité de leurs auteurs. On comprend mieux l’œuvre de ceux dont ils parlent mais aussi leur œuvre respective après les avoir lus.

Le cœur intelligent annoncé par le titre du recueil de Finkielkraut est celui que le roi Salomon supplie Dieu de lui accorder. Mais cette prière adressée à l’Eternel reste sans réponse. Face au silence divin, seule la littérature semble capable de nous donner accès à ce cœur intelligent. Une intelligence détachée d’une visée purement fonctionnelle (« celle des bureaucrates« ) au même titre que de la sentimentalité sommaire (« celle des possédés« ). Le rôle salvateur qu’attribue Finkelkraut à l’art du roman n’est autre qu’une forme de liberté, un moyen de lutter contre les clichés, les jugements unilatéraux, les représentations totalisantes : nous délivrer des automatismes de pensée, nous sortir des fictions stéréotypées que nous consommons et que nous produisons depuis notre enfance. Reprenant les mots de Kundera : le roman déchire « le rideau magique tissé de légendes » suspendu devant le monde.

Les neuf textes qu’il passe au tamis du jugement critique – La Plaisanterie de Milan Kundera, Tout passe de Vassili Grossman, Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner, Le Premier homme d’Albert Camus, La Tache de Philip Roth, Lord Jim de Joseph Conrad, Les Carnets du sous-sol de Fedor Dostoïevski, Washington Square de Henry James et Le Festin de Babette de Karen Blixen – portent chacun en eux l’ambiguïté, la contradiction, propres aux grandes œuvres et au cheminement vers la vérité et à la compréhension de l’être. Chacun démontre l’ironie du destin, le gouffre qui sépare nos représentations fantasmatiques et la fiction narrative révélatrice. On découvre qu’on ne saurait prétendre maîtriser sa vie ou la reconfigurer de façon romanesque, que l’humilité est la seule leçon à tirer de « l’existence humaine abandonnée à l’Histoire ». Humilité et étrangeté aristocratique de la mère d’Albert Camus qui, « enfermée dans un silence animal », endure, comme les personnages de Faulkner, « la réalité grise »  faite d’un bloc. Amour-propre déçu de l’anti-héros de Dostoïevski, « égocentrique sans ego » qui rêve d’exister aux yeux des autres mais reste invisible. Vanité du désir de devenir quelqu’un de son choix en reniant son héritage chez le héros de Roth, impossibilité à concilier idéal de noblesse et d’aventures avec l’imprévisible pour ce rêveur éveillé qu’est Lord Jim… La grande leçon à tirer de ce recueil tient en ces quelques mots : « Le monde est indocile. La réalité excède perpétuellement l’image qu’on en forme ou l’idée qu’on s’en fait. »

Milan Kundera hait les listes officielles. Ces listes noires qui décident du sort des artistes et qu’il dénonce implacablement dans son dernier essai, Une rencontre, après L’Art du roman, Les Testaments trahis et Le Rideau. En prenant l’exemple d’Anatole France, banni par la critique française, il répare une injustice de la réception littéraire et donne matière à réfléchir sur le danger de l’esprit d’inquisition et de la stalinisation des esprits. La France n’est pas une dictature mais certains procédés de l’élite qui fabrique les opinions, dictant les écrivains qu’il faut admirer ou non sous peine de passer pour un imbécile ou un fasciste n’y sont pas si éloignés. « Sous le ciel troué d’une telle mémoire vaporeuse et illusoire, nous sommes tous à la merci des listes noires, de leurs verdicts arbitraires et invérifiables, toujours prêts à singer leur stupide élégance. » Kundera déteste les « procureurs » (critiques, universitaires, journalistes…) de la culture et affiche ouvertement son mépris. Lui préfère aborder l’art sous forme de rencontres. Rencontres avec des écrivains (ceux de toujours, qui constituent son panthéon personnel : Rabelais, Cervantès, Sterne, et d’autres, très connus ou moins connus : Garcia Marquez dont Cent ans de solitude, « une apothéose de l’art du roman, est en même temps un adieu adressé à l’ère du roman », Chamoiseau, Vera Linhartova…), avec des musiciens (Janacek, Schoenberg, Xenakis…), avec des peintres (remarquable rapprochement artistique entre Bacon et Beckett). A travers elles, Kundera dévoile une part de son intimité, révélant ses réflexions sur l’amitié et la fidélité, sur l’exil dont le vrai lieu reste la littérature.

Si cet essai a des côtés imparfaits, si l’apparence éparse de ce recueil semble trop flagrante, on ne saurait dénier son intelligence, la densité de ses propos exprimée avec simplicité, l’incroyable bonheur communicatif qui irradie les chapitres. Notamment celui consacré à Malaparte où Kundera démontre avec force la « poésie noire de l’horreur » à l’œuvre dans Kaputt et La Peau. Une « poésie de l’invraisemblable » tant la réalité décrite – celle de la Seconde Guerre mondiale – dépasse le vraisemblable. Comment oublier en effet l’horrible spectacle des têtes de chevaux saillant d’un lac glacé, ou des Juifs d’un village crucifiés sur des arbres bordant une route et attendant la mort ? A tous ceux qui ne connaissaient pas ces livres, Kundera adresse une invitation à les lire qu’on ne saurait refuser.

(1) L’auteur de l’article fait un sort, entre autres, aux livres des célébrités, de Dan Brown, aux gagnants du Booker Prize (http://www.guardian.co.uk/books/booksblog/2009/dec/08/worst-books-of-the-decade). Son billet a déclenché une avalanche de messages (pas moins de 900 !) d’internautes se livrant à un lynchage de ce qu’ils considéraient être leurs pires lectures.

  • Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, Stock/Flammarion.
  • Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :