« Underworld USA » : les sixties revues et corrigées par James Ellroy

James Ellroy par Valéry Lorenzo

Avec Underworld USA, James Ellroy achève sa trilogie éponyme sans mettre pour autant un terme à son travail de fouineur, de « voyeur » des coulisses de la politique et des faits divers. Il n’en finit pas de traquer les figures mythiques de l’histoire américaine pour mieux révéler leurs secrets.

Décrire la réalité souterraine
Mis bout à bout, les romans de cette trilogie décrivent et réécrivent l’histoire des années 1958 à 1972, du mandat de Kennedy à celui de Nixon. Entrepris avec American Tabloïd en 1995, suivi 6 ans plus tard par American Death Trip (The Cold Six Thousand), et aujourd’hui Underworld USA, ce projet follement ambitieux s’efforce de mettre à nu la vérité cachée. « L’heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu’aux étoiles », pouvait-on déjà lire dans l’introduction de American Tabloïd. En exhumant les grands dossiers de ces décennies – après les assassinats de JFK et de Martin « Lucifer » King, selon l’expression de son ennemi juré J. E. Hoover, dans les deux premiers volets, la réélection de Nixon orchestrée en sous main par le FBI dans le dernier – Ellroy ne cherche rien de moins qu’à démasquer les mensonges officiels. Quitte à recréer une vaste mythologie subjective nourrie de ses propres obsessions, dont la plus grande demeure l’assassinat non élucidé de sa mère, en juin 1958. Cette blessure originelle, jamais cicatrisée, fonde son geste littéraire, marqué de part en part par la présence fantomatique de sa mère. A ce titre, on peut dire qu’Underworld USA, reconstitution fantasmatique d’une époque, offre plus qu’une fiction, renvoyant à la fois à ce qui touche, hante et façonne Ellroy : ses démons, le crime et la corruption ; sa ville, Los Angeles.

L’entreprise d’Ellroy, profondément irrévérencieuse, qui consiste à démolir les hagiographies des manuels d’histoire élaborées pour satisfaire la bonne conscience d’une nation déchue et faire apparaître la réalité plus grande ou plus morale qu’elle n’est, a de quoi donner le vertige ou la nausée. A cause de sa démesure. Immense entrelacs de petits secrets et de grands complots, ce roman polyphonique est tissé d’événements réels et inventés dont on ne sait démêler le vrai du faux. A cause de son foisonnement d’intrigues, où l’on se perd immanquablement au début. A cause de son style enfin, brutal, violent, cru. Mais ces trois points qui pourraient rebuter le lecteur non accoutumé à l’univers d’Ellroy démontrent a contrario la force narrative de cet écrivain réaliste déjanté.

« Vous me lirez avec une certaine réticence et vous finirez par capituler. Les pages qui suivent vous contraindront à succomber. Je vais tout raconter ». Ainsi se conclut la note préliminaire du narrateur, double d’Ellroy. Il nous avertit d’emblée de la teneur de son récit, un collage composé de « documents publics détournés et de journaux intimes dérobés », une plongée dans le sordide, l’abject, la trahison. Et ce, à tous les niveaux, du plus petit malfrat à la personnalité la plus puissante. Sa promesse de révélation de l’obscur va de pair avec un sens du sacré : « La véracité pure des textes sacrés et un contenu au niveau des feuilles à scandales. » Mêlant le bas et le haut, Ellroy fait jeu égal avec Dieu, lui qui affirme à tous ceux qui résument ses livres à un constat de noirceur absolue qu’ils contiennent tous au contraire une parabole chrétienne. Son monde a beau être noir, très noir, il n’en est pas moins en marche vers la rédemption. Mais, on le sait bien, le prix à payer pour obtenir le salut est élevé.

Un labyrinthe étourdissant
Livre sur le mal, Underworld USA est un long récit de folie et de mort. Comme toujours, le sexe, l’argent, la conspiration sont les moteurs principaux de l’action, menée tambour battant. La magistrale scène d’ouverture, le braquage sanglant d’un fourgon blindé chargé de billets de banque et de mallettes remplies d’émeraudes, en est la preuve éclatante. Cinématographique et théâtrale.
Comme toujours, le rêve américain vire au cauchemar et l’arrière-plan socio-politique est à lire ici comme une véritable descente aux enfers : ébullition de la communauté noire et tentative de discréditation des mouvements émancipatoires, enlisement du conflit vietnamien, sabotage de la campagne d’Humphrey par les hommes de Nixon, financement des attentats d’extrême droite à Cuba par le trafic d’héroïne…
Comme toujours, l’âme humaine est décrite dans ce qu’elle a de plus sombre. On retrouve une galerie de personnages désaxés, pathétiques et infréquentables (flics pourris, parrains de la mafia, politiciens fourbes, pontes du Ku Klux Klan, délinquants, toxicomanes…), matière à des portraits irrésistibles. Howard Hughes, le milliardaire reclus, camé et obsédé par l’hygiène que ses employés surnomment « Dracula » ; Richard Nixon, le « truqueur » ; J. E. Hoover, le patron du FBI d’autant plus inquiétant que vieillissant, antithèse et éternel rival du révérant King : « Le Dr King avait usé M. Hoover jusqu’à la trame. C’était un combat entre un putain de grizzli et un chihuahua. Le Dr King était un coco en granit. M. Hoover était un réac en granit. Le Dr King baisait des femmes avec fougue. M. Hoover collectionnait les antiquités et la pornographie rétro. L’histoire tendait les bras au Dr King. L’histoire ôtait le paillasson de sous les pieds de M. Hoover pour qu’il se retrouve assis sur son cul. » Ces grands noms historiques cohabitent avec une pléiade d’hommes de l’ombre qui donnent chair au récit. Trois sortent du lot : le jeune détective privé Don Crutchfield, porté sur les femmes, l’agent Dwight Holly, « bras armé de la loi » et exécuteur des basses œuvres de Hoover, l’ancien policier et trafiquant de drogue Wayne Tedrow Jr… Chacun est sur les traces de la « Déesse rouge », une militante d’extrême gauche connectée au braquage qui amorce le roman.

Pour relier tous les protagonistes de sa comédie humaine, pour faire tenir ensemble ce chaos proprement délirant, Ellroy bâtit un monde à lui. Non seulement il réussit, en bon documentariste, à exprimer grâce à son style percutant l’esprit d’une époque et les nuances des différents milieux qu’il dépeint (toute une palette de lexiques, de l’argot mafieux au langage des militants noirs), mais il parvient également à tenir en haleine sur plus de 800 pages grâce à une construction d’une virtuosité éblouissante. De courts chapitres, une écriture lancée à tombeau ouvert, des dialogues acides, une atmosphère hard boiled trash : tout le génie d’Ellroy tient en cette équation imparable.

  • Tous les livres de James Ellroy sont publiés en français chez Payot/Rivages.
  • La trilogie Underworld USA comprend : American Tabloïd (1995), American Death Trip (2001) et Underworld USA (2010).

 

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One Response to « Underworld USA » : les sixties revues et corrigées par James Ellroy

  1. dasola says:

    Bonsoir, Underworld USA est un roman somme. Quel bon conteur. J’ai trouvé extraordinaire de ne pas me perdre avec tous ces personnages. Il faut dire qu’Ellroy nous fait des piqûres de rappels. Les personnages féminins sont très intéressants. Bonne soirée.

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