Formation HEC : confessions d’une repentie

Comment les business schools, à travers leur mode de formation des élites économiques et financières, ont participé à la crise de 2009.

Mouton noir
Avant d’être journaliste au Monde, Florence Noiville travaillait dans la finance. Logique pour une diplômée de l’école de Hautes Etudes commerciales (HEC), de Sciences-Po et titulaire d’une maîtrise de Droit des affaires. Elle aurait pu, comme ses condisciples, continuer dans cette voie dorée, faire partie des golden boys ou yuppies comme on disait dans les années 1980 (sa promo HEC date de 1984). Pourtant, elle a bifurqué vers la culture et la littérature. Une façon de retourner vers ses aspirations plus profondes. Un exemple aussi du malaise ressenti par certains cadres, anciens de grandes écoles, qui ne se reconnaissent pas dans les contraintes d’un système qui n’a pour fin que le gain, mais qui s’y plient néanmoins. « Mouton noir » comme elle se décrit elle-même, elle a préféré quitter le troupeau des « golden panurges » reproduisant, consciemment ou « malgré eux », le modèle qui leur a été enseigné, quand bien même celui-ci va à l’encontre de valeurs fondamentales. Encourager la surconsommation, l’individualisme, le jeunisme exacerbé, la peur de la vieillesse, de la maladie, le tabou sur la mort… Très peu pour elle.
Elle revient cependant sur cet univers et les dérives d’un capitalisme privé de garde-fous et de quête de sens, par l’intermédiaire d’un court texte au titre doucement provocateur : J’ai fait HEC et je m’en excuse. Tout est dit de la mauvaise conscience qui l’étreint alors qu’a éclaté la crise mondiale de 2009.

Réformer la formation des élites
Tirant les premières leçons de cette crise aux secousses dévastatrices, ce livre interroge la formation des grandes écoles de gestion et de management. Quelle est leur part de responsabilité dans les excès du système financier ? Comment changer le modèle unique de pensée de ces institutions prestigieuses et autosatisfaites ? Comment au fond redéfinir le lien entre finance, capitalisme et société ?

Pour faire tenter d’apporter des réponses à ces vastes questions, et surtout faire réagir les intéressés, Florence Noiville est partie à la source du problème : l’enseignement dispensé aux futurs cadres des milieux de la finance, de l’audit, du marketing… Elle a interrogé des anciens camarades de sa promo, des étudiants en cours de formation, est allée voir ce qui se passait outre Atlantique. Sans surprise, le constat est sévère. Cet enseignement ne peut plus être considéré comme « le fondement d’une économie durable, encore moins d’une politique de civilisation ». Quand il reste aveugle aux signes avant-coureurs d’un dévoiement du système poussé à des limites extrêmes (si « le crédit croît plus vite que les revenus ou la richesse réelle d’une nation, c’est qu’il est tiré par un processus artificiel, donc harsardeux »), quand rien ne vient contrebalancer la règle d’or de certains patrons « Make more profit, the rest we don’t care about » (« Faites plus de profit, le reste, on s’en fout »), quand l’éthique ou la morale des affaires a peu de place dans les programmes, c’est qu’il y a un problème et qu’il est urgent de reformuler les bases d’un capitalisme sain. On découvre ainsi que HEC apprend « plus à briller dans l’instant qu’à construire sur le long terme », qu’elle n’apprend peu ou rien sur les qualités humaines (« le quotient émotionnel » ou « l’intelligence relationnelle ») afin de devenir un manager efficace et vertueux. Qu’au contraire, on y porte aux nues la culture de la performance, la survalorisation de la réussite économique, la foi en « l’autorégulation des marchés », l’impression de toute-puissance. Ou encore que le cursus est un copié-collé des MBA américains, standardisés, mondialisés. Pire, « la financiarisation a métastasé jusqu’à l’éducation » avec l’exemple des business schools obsédées par le ranking (rang dans les classements internationaux).

Dans ces conditions, on comprend que ces écoles ne puissent pas se remettre en cause face à la crise. « Barack Obama est capable de dire I screwed up (« Je me suis planté »), mais pas les financiers. Ni les commerciaux. » C’est là tout l’enjeu de ce texte que de montrer cette erreur et d’alerter. Préconiser une nouvelle manière d’envisager des recours, en dehors des cadres répétés et usés. Ne pas brandir le mot « croissance » (devenu « obscène » pour Florence Noiville) comme recette miracle alors qu’elle contribue à diviser le monde en deux : d’un côté les « alphas de l’argent » (les ultrariches), de l’autre les « omégas de la pauvreté » (les ultrapauvres) selon la prophétie d’Aldous Huxley. Prendre le contre-exemple du « social business » mis en place par Muhammad Yunus (Prix Nobel 2006), fondateur de la Grameen Bank, la banque des pauvres, reposant sur le microcrédit. Selon lui, on peut équilibrer les deux pulsions que sont l’appât du gain et l’envie du bien, l’individualisme et la philanthropie.

Sans être idéaliste ou naïf, J’ai fait HEC et je m’en excuse souligne la nécessité de revoir les choses en profondeur. Alors que l’on débat actuellement sur l’augmentation des boursiers au concours d’entrée des grandes écoles (1), il est d’une brûlante actualité.

  • Florence Noiville, J’ai fait HEC et je m’en excuse, Stock, 2009.

(1) Pour preuve cette citation :

Quelle bonne conscience aveugle-t-elle les patrons de grandes écoles au point de leur faire croire que le système actuel de recrutement est la garantie absolue, pour la France, de disposer des meilleures élites ?
Alain Minc et François Pinault dans Le Monde du 07.01.2010.

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