Du bon usage de la mémoire, par Tzvetan Todorov

Entre oubli et sacralisation, déni et culte, quelle juste place accorder à la mémoire ? Tzvetan Todorov analysait déjà cette question en 2004 dans un essai limpide de soixante pages, Les Abus de la mémoire. Ce texte n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui alors que le « devoir de mémoire » est devenu le fer de lance d’une certaine vision de la politique et de l’identité nationale.

Hier, j’évoquais Albert Camus dont on célèbre partout le cinquantième anniversaire de la mort. Ce soir, Arte diffuse à la télévision le film de Claude Lanzmann, Shoah, véritable « incarnation » de l’Holocauste sur écran (j’y reviendrai dans un prochain post, ainsi que sur son livre autobiographique, Le lièvre de Patagonie). La contiguïté de ces deux sujets en a éveillé un troisième dans mon esprit : celui de la mémoire. Quel rapport entretenir avec le passé et le souvenir ?
A des degrés divers, la commémoration médiatique de Camus (précédée par la polémique de sa « panthéonisation ») et le film de Lanzmann sur l’extermination des Juifs posent la question tout en y apportant une réponse bien différente. Dérives d’un côté, avec la frénésie sacralisante d’une figure française qu’on souhaite récupérer et sanctifier à l’heure des débats sur l’identité nationale. Bienfaits, de l’autre, avec l’œuvre salutaire d’un artiste qui, devant la nature exceptionnelle de la Shoah, a voulu dévoiler l’indiscible et témoigner au nom des disparus. 

Pour faire le point sur le bon usage de la mémoire, le livre de Tzvetan Todorov s’avère précieux. Réfléchissant sur la pratique officielle et privée du souvenir, ce philosophe, linguiste, sémiologue et historien en appelle à la vigilance. Le souvenir du passé ne doit pas être replié sur lui-même mais autoriser à agir dans le présent. Derrière l’obsession du culte de la mémoire ces dernières années en France et en Europe, telle qu’on peut la voir dans l’inauguration de musées, dans l’instauration de journées spéciales dédiées à une cause, à une personne célèbre, à un drame, ou encore dans les récents procès pour crimes contre l’humanité, il ne faut pas se tromper sur la finalité de cette mémoire. Ce qui compte, souligne-t-il, ce n’est bien évidemment pas le culte de la mémoire pour la mémoire (qui n’a aucune légitimité en soi), mais les motivations de ces appels à la mémoire.

Et là, Todorov s’en prend à la bonne conscience de ceux qui se détournent du présent, ainsi qu’à la compétition des victimes dans l’échelle des horreurs. Pour lui, il n’y a pas de singularité superlative d’un fait qui le rendrait incomparable et supérieur aux autres. Au contraire, s’il faut tirer un enseignement du passé, c’est de la comparaison (qui n’est ni équivalence, ni identité), de la mise en relation avec d’autres faits. Comme l’écrit Proust, grand spécialiste de la mémoire : « On ne profite d’aucune leçon, parce qu’on ne sait pas descendre jusqu’au général et qu’on se figure toujours se trouver en présence d’une expérience qui n’a pas de précédents dans le passé » (A la recherche du temps perdu).
Privilégier un type de mémoire contre un autre ne sert à rien. Tout comme répéter mécaniquement « il ne faut pas oublier » n’a aucun impact sur les tortures, les purifications ethniques, bref sur les barbaries qui se produisent aujourd’hui.
A la mémoire littérale qui s’en tient à l’événement considéré comme indépassable, Todorov oppose, en s’y ralliant, la mémoire exemplaire qui replace l’événement particulier dans une catégorie générale. La première soumet en effet le présent au passé, tandis que la seconde permet de se servir du passé dans le présent, à titre de comparaison et d’illustration. Or, le présent est déterminant dans le bon usage de la mémoire.

Car une chose évidente, mais bonne à rappeler, est que le devoir de mémoire est celui des descendants. Il s’applique en premier lieu à ceux qui n’ont pas été les témoins ou victimes directes de l’événement qu’il s’agit de préserver de l’oubli. Les victimes, elles, ont peut-être dû, au contraire, faire le chemin inverse, à savoir échapper à la mémoire et lui survivre. Todorov rappelle ainsi l’exemple de Jorge Semprun qui, dans L’Ecriture ou la vie, raconte comment, à un moment donné, l’oubli l’a guéri de son expérience concentrationnaire.
Comment comprendre un passé clos sur lui-même ? Comment, alors que le besoin accru du devoir de mémoire est lié au besoin d’identité collective dans une époque où les identités traditionnelles se perdent, ne pas sentir la nécessité d’une mémoire exemplaire ? La réponse de Todorov est claire : la mémoire doit rester vivante.

« La vie a perdu contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant. »  Tzvetan Todorov à propos du Mémorial des déportés juifs en France.

  • Tzvetan Todorov, Les Abus de la mémoire, Arléa, 2004.
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