« Shoah » de Claude Lanzmann

A propos de Shoah de Claude Lanzmann, dont la première partie (Première époque) a été diffusée hier soir sur Arte. La Seconde époque, elle, sera diffusée le 27 janvier, Journée internationale de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité.

Comment parler de Shoah, film monumental, démesuré, impressionnant et bouleversant sur la destruction des Juifs ? Quelles paroles ajouter au chœur des voix – juives, polonaises, allemandes – entendues dans cette longue plongée au cœur de l’enfer ? Ce sont elles, les voix des témoins directs (Juifs des Sonderkommandos, « commandos spéciaux ») les vraies héroïnes du film. Non les protagonistes eux-mêmes, qui s’effacent au profit des disparus. Eux ne sont que les porte-parole des morts, leurs destins individuels ne sont pas le sujet.

On le sait, Claude Lanzmann l’a dit maintes et maintes fois, ce film ne traîte pas de la survie, mais de la mort, et les survivants interrogés – qu’il préfère appeler les « revenants » – témoignent afin de « les faire mourir une seconde fois, nous avec eux, pour qu’ils ne soient pas seuls ».

Ni documentaire, ni fiction, Shoah est l’incarnation d’un passé sans traces. Les camps d’extermination, théâtre de l’horreur, ayant été minutieusement rayés des archives, toutes preuves de ce qui s’y était produit ayant été effacées, recouvertes par la nature amnésique. C’est là, la grande force de ce projet fou, commencé en 1973 et achevé en 1985 : dévoiler la vérité qui n’est plus là, absente du paysage. 

« Mon film devrait relever le défi ultime : remplacer les images inextantes de la mort dans les chambres à gaz. Tout était à construire : il n’y a pas une photographie du camp d’extermination de Belzec où 800.000 Juifs périrent asphyxiés, pas une de Sobibor (250.000 morts), pas une de Chelmno (400.000 victimes des camions à gaz). De Treblinka (600.000), on possède seulement l’image loitaine d’un buldozer. Le cas d’Auschwtiz, l’immense usine, à la fois camp de concentration et d’extermination, n’est pas fondamentalement différent : il y a de nombreuses photographies d’avant la mort, prises sur la rampe par les SS, (…) mais aucune des luttes atroces pour gagner un peu d’air et respirer quelques secondes de plus qui se déroulaient dans les grandes chambres à gaz de Birkenau où 3000 personnes, hommes, femmes et enfants, étaient étouffés ensemble. »
(Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie)

Après un patient et méthodique travail préparatoire d’enquêtes, de recherches, d’interviews de rescapés tout autour du monde, Lanzmann aurait pu mettre en forme tout ce matériel accumulé. Il aurait déjà pu monter ces éléments pour son film, mais réalise soudain qu’il lui faut retourner sur les lieux du désastre, dans la Pologne profonde. A Chelmno et dans les villages voisins où le temps s’est comme suspendu, renvoyant à un 19e siècle rugueux. Ce périple fut le véritable catalyseur de sa création, motivée par une logique intérieure. « La Pologne, j’en suis sûr, serait restée un décor, jamais je n’aurais connu la déflagration qui m’incendia dès le premier jour et qui me fit concevoir d’emblée les scènes à tourner, effectuer avec entêtement, conviction, invention, les démarches les plus difficiles qui me permettraient de le réaliser. » (Le lièvre de Patagonie)

Lanzmann arpente donc, dans une urgence hallucinée, Treblinka, Malkinia, Sobibor, Auschwitz. Afin de refaire le dernier voyage des victimes. Dans le but également de sonder les paysans polonais, dont il finit, à force de questions, par leur faire « lâcher » l’inavouable, leur antisémitisme latent. Il a aussi débusqué d’anciens SS, les filmant à leur insu, rusant avec eux pour mieux démonter encore les rouages de la « Solution finale ». Cette liquidation programmée d’un peuple fut la grande invention des nazis. « C’était sans précédent et totalement neuf » explique l’historien Raul Hilberg, auteur, entre autres, de La destruction des Juifs d’Europe. Alors que le processus bureaucratique de destruction est basé sur l’expérience passée (mesures administratives, arsenal psychologique, propagande), rappelle-t-il, le meurtre de masse ne reposait sur aucun texte et était déduit d’une suite logique.

« Etonnamment peu fut inventé, jusqu’au jour où, bien sûr, il fallut aller au-delà de tout ce qui avait déjà été fait et gazer ces gens, c’est-à-dire les anéantir en masse. Alors ces bureaucrates devinrent des inventeurs. Mais comme tous les fondateurs, ils n’ont pas breveté leurs accomplissements, ils ont préféré l’obscurité. »
(Raul Hilberg, Shoah)

Malgré notre connaissance de l’Holocauste nourrie par les documents, les archives, les récits, les images, on vit à travers ce film une expérience au plus près de la tragédie. Ce n’est pas seulement la grande économie de moyens et la rigueur de Lanzmann qui permettent cela, ce sont aussi la construction de sa narration et ses trouvailles cinématographiques : les nombreux travellings qui nous font pénétrer « physiquement » dans ces lieux, les panoramiques, les zooms, les bruits des trains ou du cheval parcourant Chelmno. « Le claquement régulier des sabots sur l’asphalte rendant encore plus effroyables les paroles de Frau Michelson, la femme de l’instituteur nazi de Chelmno, celle qui avait assisté à la navette sans fin des camions à gaz et ne savait plus combien de Juifs y avaient été asphyxiés, 4.000, 40.000 ou 400.000. Elle commente ainsi ma réponse, 400.000 : « Oui, je savais bien qu’il y avait un 4. » (Le lièvre de Patagonie)

Ce sont aussi les visages et les gestes qui prennent le relais de la parole quand celle-ci ne peut plus expliquer l’impensable. C’est la vision du mot Treblinka, terrible, sur le panneau d’une station ferroviaire : quel choc que ce nom existe encore après la tragédie ! Comme si de rien n’était. Avec lui, la réalité mythique prend brutalement corps, dans sa permanence et sa banalité.

En se confrontant à l’incompréhensible, à la radicalité de la mort, Shoah (« catastrophe », « destruction », « anéantissement » en hébreu) ne peut qu’être éprouvant, scandaleux, transgressif. Mais derrière l’épreuve, il y a le partage d’une mémoire vivante. A plus d’un titre, ce film demeure avant toutes choses une œuvre d’artiste exemplaire, indispensable et nécessaire.

  • Shoah, film de Claude Lanzmann (1985).
    Treize prix internationaux du Meilleur documentaire, dont un César 1986, le Prix 1986 du Festival de Rotterdam et deux Prix BAFTA 1987 (cinéma et TV).
  • Shoah, texte intégral du film, préface de Simone de Beauvoir, repris en poche, Folio, Gallimard, 1997.
  • Le lièvre de Patagonie, Mémoires, Gallimard, 2009.
    Dans ce livre, Lanzmann revient longuement sur la préparation de son film et sur sa difficile réception, notamment en Pologne où il fut interdit pendant longtemps, accusé de porter atteinte à l’honneur national, mais aussi par les Juifs eux-mêmes qui ne s’y reconnaissaient pas. Ce point souligne encore combien Shoah n’est pas un film sur la survie, sur l’espoir et la consolation, mais sur la fin et l’irrémédiable. Y voir un travail d’historien au lieu d’une œuvre d’auteur, en attendre un témoignage sur les rescapés, images d’archives à l’appui, au lieu du travail d’une vie (douze ans), serait une erreur. Source d’un malentendu contre lequel Lanzmann a dû souvent se battre.
Publicités

2 Responses to « Shoah » de Claude Lanzmann

  1. Ping: Les mémoires de Claude Lanzmann : autoportrait en éternel jeune homme « C'est-à-lire ?

  2. Ping: Les mémoires de Claude Lanzmann : autoportrait d’un octogénaire en éternel jeune homme « C'est-à-lire ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :