Les mémoires de Claude Lanzmann : autoportrait d’un octogénaire en éternel jeune homme

De Claude Lanzmann, on connaît le cinéaste, auteur de Shoah, Pourquoi Israël, Tsahal, Sobibor. On découvre ici l’homme de plume déterminé, le journaliste farouchement indépendant, relatant ses combats, ses amours, ses amis, ses voyages. Autoportrait d’un octogénaire en éternel jeune homme.

Le lièvre, aussi surprenant que cela puisse paraître, occupe une place importante pour Claude Lanzmann. Métaphoriquement, cet animal est pour lui mythique, figure de noblesse par excellence en laquelle il ne lui déplairait pas d’être réincarné. Littéralement, c’est le lièvre qui croise les phares de sa voiture dans le village patagon d’El Calafate lui faisant soudainement prendre conscience de sa présence au monde. C’est celui d’un conte de la poétesse Silvina Occampo, placé en exergue du livre. Ce sont encore ceux qui parviennent à s’échapper du camp de Birkenau en se glissant sous les barbelés. Le lièvre de Patagonie illustre ainsi l’incarnation et le courage, deux entrées pour aborder ces mémoires monumentales.

Sous ce titre symbolique, Claude Lanzmann nous offre donc le récit d’une existence bien remplie. Dans une construction non linéaire, il livre avec passion les événements de sa vie entrelacée à la grande Histoire qui l’ont profondément marqués. Ils sont nombreux. A commencer par sa jeunesse en Auvergne, l’antisémitisme français, la guerre, son père qui l’entraîne, lui, son frère et sa sœur, à se cacher le plus vite possible en simulant des alertes en pleine nuit, la Résistance. Puis ses études à Paris, le cercle germanopratin, Sartre son ami et maître (« l’intelligence en acte et au travail, la générosité enracinée dans l’intelligence ») avant la période Mao et ses dérapages tardifs, le Castor avec qui il vivra une relation pendant sept ans, la direction de la revue Les Temps modernes. Sans oublier ses nombreux voyages (Israël bien sûr, le Berlin d’après-guerre, l’Egypte de Nasser, la Chine, la Corée du Nord…). Et en point d’orgue Shoah, l’œuvre de sa vie (voir mon précédent post). On en apprend beaucoup sur sa genèse complexe, mystérieuse et opaque à Lanzmann lui-même comme l’est toute création. Avec lucidité, Lanzmann revient largement sur ses partis pris, ses prises de risque, et sur la révélation fondamentale qu’a été pour lui le fait qu’il filmerait non pas la survie mais la mort et la fin du voyage, que ce film ne reposerait non pas sur des archives ou des images et leurs prétendues vertus pédagogiques mais sur les voix et l’absence. Rien ne nous est épargné non plus des péripéties de son financement, auquel ne purent participer les producteurs américains, trop désarçonnés que Lanzmann ne puisse répondre à leur question « What is your message ? » (« Quel est votre message ? »), condition sine qua non à leurs yeux pour investir le moindre dollar dans un film. Or, comment pourrait-il donner un message sur cette tragédie qui n’est réductible à aucune causalité ?

Epique et romanesque

On ne pouvait pas attendre de l’auteur de Shoah, film monstre et définitif qui a donné son nom à l’extermination du peuple juif, un livre mesuré, distancié ou léger. Au contraire, tout – ses exploits sportifs, ses conquêtes sexuelles, ses actes de bravoure, ses engagements intellectuels, ses articles dans les journaux – y est grave et exalté. Tout y prend une stature ô combien importante que d’aucuns jugeraient volontiers vaniteuse. Cela ressort de la mauvaise réputation de cet être au tempérament obstiné, qui ne se laisse pas dicter sa conduite et préfèrera toujours la désobéissance à la servilité, le courage à la lâcheté. Rien d’étonnant, donc, à ce que Lanzmann relate sa vie sans fausse modestie ni afféteries, mais à la hussarde, un peu comme il envisage son rapport à l’amour (« je hais profondément, de tout mon être, les figures obligées de la roucoulade, temps perdu, paroles convenues, du vent ») ou la façon dont il nage, perpendiculairement au rivage, droit vers le large. Cet état d’esprit fougueux qui le pousse à voir les choses en grand et à ne pas transiger sur l’essentiel explique le souffle romanesque de ce livre épais qu’on dévore à pleines dents sans risque d’indigestion. D’ailleurs, chose inhabituelle, celui-ci a été dicté ! Faut-il prendre à la lettre cette précision rappelée par Lanzmann en avant-propos, tant le style appartient à l’écrit, s’affirme précis, presque précieux par endroits. La question n’a que peu d’intérêt si l’on considère l’indéniable plaisir pris en le lisant. Car la prose épique de Lanzmann parvient à balayer sur son passage les réticences que l’on pourrait avoir quant à l’égocentrisme certain de cet homme hors norme, comme l’est son œuvre. Certains passages démentent même ce qui vient juste d’être dit par leur drôlerie (l’amour naissant de Lanzmann avec une Nord-coréenne, impossible en pleine dictature prolétarienne et sans cesse épié par les regards omniprésents des « camarades », les ascensions imprudentes en montagne avec Simone de Beauvoir, le ménage à trois Lanzmann-Beauvoir-Sartre…). D’autres peuvent se lire comme les moments culminants d’un roman à suspense, à l’instar des inoubliables interrogatoires d’anciens nazis que Lanzmann filme à leur insu, risquant à chaque instant d’être démasqué.

Plus qu’une simple introspection, plus qu’un retour complaisant sur le passé, ces mémoires donnent à voir une réflexion sur la création, nourrie d’interrogations sur la mort et la peine capitale (notamment celle infligée par la guillotine) qui reste la grande affaire de sa vie. Une belle leçon aussi de persévérance et de la vitalité. Quand on sait que Claude Lanzmann ne se lasserait pas d’avoir cent vies, on le prendrait bien au mot !

  • Le lièvre de Patagonie, Mémoires, Gallimard, 2009.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :