Hommage à l’écrivain fantôme : J.D. Salinger

Je l’avoue sans détour et sans honte : je n’ai jamais lu J.D. (Jerome David) Salinger. Pourquoi alors écrire un billet sur lui, me direz-vous ? De quel droit ? Aucun, si ce n’est celui d’évoquer ce qu’il était devenu pour tous, y compris ses lecteurs les plus transis : une représentation imaginaire. Une légende rendue mythique par son invisibilité et son silence assourdissant depuis une cinquantaine d’années (sa dernière nouvelle est parue en 1965).

Le paradoxe Salinger, puisqu’il s’agit vraiment d’un cas : avoir été un écrivain fantôme dont le nom seul résonnait avec plus de poids que son identité propre, servant et alimentant ainsi sa réputation et les rumeurs qui n’ont pas manqué. Pourtant adulé, objet de culte de plusieurs générations d’adolescents qui ont lu avec émotion son fameux livre L’Attrape-cœurs (The Catcher in the Rye, 1951), il s’était volontairement retranché dans sa maison du New Hampshire. Il n’aimait rien moins que l’anonymat, évitait les médias comme la peste, n’accordant aucune interview, fuyant les quelques paparazzi quand ils osaient le traquer. Pire, il s’était coupé de son public, retournant sèchement le courrier qu’il recevait. Paranoïaque, Salinger ? Certainement. Ajoutons que sa méfiance s’explique aussi par le fait qu’il avait eu plusieurs déconvenues avec ses éditeurs et une adaption hollywoodienne d’un de ses textes. Voilà pourquoi il avait réussi à imposer ses exigences strictes quant à la publication de ses livres : refus d’utilisation de sa photo ou de toute autre illustration en couverture, droit de regard sur les notices biographiques.

L’annonce aujourd’hui de la mort de Salinger, à 91 ans, sonne étrangement. Elle marque la fin réelle d’un homme célèbre qui avait depuis longtemps quitté la scène publique.

Le paradoxe, je le répète, tient peut-être aussi à ce que je le connaisse davantage pour sa « disparition » que pour ses écrits. Je suis passée à côté de sa littérature sur l’inadéquation au monde, qui a largement répondu au désenchantement et au mal de vivre de beaucoup d’adolescents, pour qui le personnage de Holden Caulfield, le narrateur de L’Attrape-cœurs, renvoyé de son école et parcourant New-York pendant trois jours, restera gravé dans les mémoires. Je n’ai retenu que son nom et son identité énigmatique. Pour moi, il était le double inversé de ces auteurs sans œuvres, décrits avec jubilation par Enrique Vila-Matas. Il appartenait à la famille des Bartleby et Compagnie, ces innombrables écrivains négatifs (auteurs de livres inachevés ou inachevables, de succès posthumes, d’un livre unique, maniaques du pseudonyme…). Pour l’auteur catalan, en effet, « être écrivain, c’est se transformer en quelqu’un d’étrange, en un étranger : il faut se mettre à se traduire soi-même. Ecrire est un phénomène de dépersonnalisation, de substitution de la personnalité. Ecrire, c’est se faire passer pour un autre » (Le Mal de Montano). Bien sûr, cette réflexion ne s’applique qu’indirectement à J.D. Salinger.

J.D. Salinger est donc un écrivain dont la vie ne méritait pas à ses yeux la vitrine des médias. Je ne vous relaterai pas ici sa biographie (lisez les journaux). Il a choisi de disparaître derrière son œuvre, considérant à juste titre que le mystère résidait dans ses livres et non ailleurs. Un autre écrivain américain a suivi la même direction : Thomas Pynchon. A la différence près que, chez celui-ci, ce retrait n’a pas épuisé son désir d’être publié. Toujours prolifique, le dernier roman de Pynchon traduit en français, Contre-jour (Seuil, 2008), était colossal.
En s’effaçant socialement, Salinger n’a, semble-t-il, pas renoncé à l’écriture. Au contraire, il en aurait profité pour s’y consacrer totalement. Bientôt peut-être, verra-t-on ainsi resurgir ses manuscrits inédits, jusqu’ici à l’abri dans des tiroirs secrets.

  • Tous les livres de J.D. Salinger ont été publiés chez Robert Laffont. L’Attrape-cœurs et Nouvelles existent en poche, chez Pocket.
  • Ian Hamilton a tenté une biographie impossible sur Salinger : A la recherche de J.D. Salinger, L’olivier (1996).
  • Enrique Vila-Matas, Bartelby et Compagnie, Christian Bourgois (2002). Si l’essentiel de ses livres sont publiés chez cet éditeur, d’autres sont aussi parus aux éditions Passage du Nord/Ouest.
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