Annie Ernaux : « J’écris pour que nous n’ayons pas existé pour rien »

Dans le cadre de son cycle de rencontres avec des écrivains français et étrangers, « Ecrire, écrire, pourquoi ? », le Centre Pompidou invitait hier soir Annie Ernaux à commenter son processus de création littéraire.

Annie Ernaux en 2008 (photo Télérama)

« Aller jusqu’au bout »

Rédigés avec une précision extrême qui tend vers l’exactitude, voire l’impudeur quand celle-ci explore des territoires cachés, les livres d’Annie Ernaux pourraient n’être que des comptes rendus scrupuleux du réel. Des rapports cliniques qui nous tiendraient à l’écart et nous laisseraient indifférents. Ils sont pourtant tout le contraire. Ecrits à hauteur d’homme, ils parviennent à toucher une part universelle en chacun de nous. Car en racontant sa vie, Annie Ernaux raconte aussi celle des autres.

Ainsi dans son dernier livre, Les Années (2008), elle inventait une forme inédite d’autobiographie, à la fois impersonnelle et collective. Contre toute attente, elle prenait la parole à la troisième personne (la plus anonyme qui soit : le « on ») et à l’imparfait, pour donner forme à un album souvenir couvrant toute la seconde moitié du 20e siècle. Elle regardait le passage du temps à travers des photos d’elle à différentes étapes clés de sa vie. Un dispositif littéraire pour se mettre à distance et trouver la forme adaptée au sujet. Un truchement indispensable pour ne pas se perdre dans la confusion des sentiments, des affects, du vague. Pour ne pas tomber dans le registre de la confession.
Rien n’est plus étranger à Annie Ernaux que l’imprécision ou la sensiblerie. Elle s’est toujours bien plus fié à son journal intime qu’à sa mémoire infidèle. Elle a toujours privilégié les preuves ou pièces à conviction, tout comme elle s’est toujours tenue du côté de l’objectivité, gommant tout effet pathétique :

« Je ne cherche jamais à faire pleurer. Je ne suis pas du tout dans la recherche de l’émotion, mais j’écris à partir d’une émotion fortement ressentie. »

 Que ce soit son père (La Place), sa mère (Une femme), une histoire d’amour (Passion simple), un avortement (L’Evénement), son cancer (L’usage de la photo), elle écrit essentiellement sur des événements intimes. Et le plus souvent douloureux. Ses thèmes abordent des choses indépassables comme dirait la psychanalyse, enfouies, condensées, compactes, et qu’il lui faut impérativement mettre au jour.

Qu’elle poursuive son investigation familiale ou sa celle de sa propre vie, Annie Ernaux construit une œuvre singulière, sans superflu, à la croisée du travail d’un entomologiste et d’un photoreporter. Ses textes fouillent le personnel et le social dans un même mouvement. Elle les qualifient d’ « auto-socio-biographiques ».

Fascinée par les traces matérielles, le temps qui passe, elle capte la vie sur papier au prix d’une grande exigence.

« Ecrire, c’est rechercher le réel parce que le réel n’est pas donné d’emblée. »

Le réel, comme la forme, n’est pas immédiatement accessible et traduisible par les mots. Son processus d’écriture est un cheminement long et incertain, mais qui finit s’imposer de lui-même.

« Aller jusqu’au bout des choses, en faire sortir des mots, quel que soit le danger. J’accepte d’aller dans le noir et de terminer le livre. »

 

Du sentiment de culpabilité à l’acte politique

Au départ de chacun de ses livres, préexiste un sentiment de culpabilité très fort. Celui, par exemple, de n’avoir rien fait dans sa vie. D’où son désir de « rendre compte par l’écriture de son existence ». Et de tendre un miroir aux autres pour qu’ils s’y reconnaissent.

Par principe, par éthique, elle refuse de prendre la posture surplombante de l’écrivain. A ce titre, son procédé narratif suit une trajectoire passionnante. En commençant à écrire, elle utilisait la première personne comme celle d’un roman autobiographique, le « je » renvoyant à un personnage. A partir de La Femme gelée (1981), son « je » renvoie à l’auteure elle-même, en une espèce d’autofiction avant l’heure. Mais c’est La Place qui marque un tournant radical dans son écriture, quand elle décide de se détourner de la prose romanesque et de tout paravent fictionnel. Cette conviction résonne comme la seule façon de sauver les choses de la disparition avec honnêteté.

« Pour La Place, seule la vérité était digne de mon père et le roman aurait été une trahison de mon père ».

Encore une fois, la matérialité reste la priorité.

« Plus on est concis, plus les mots deviennent comme des choses, des pierres qu’on pose les unes à côté des autres. Et le livre devient quelque chose de plus, à la fois le réel et quelque chose qui nous atteint dans la vie. »

Sans être engagée, Annie Ernaux envisage son écriture comme un acte politique.

« L’écriture est un acte politique. Je ne crois pas du tout que ça soit une activité anodine. On ne peut pas penser écrire et que ça n’ait pas de retentissement sur l’inconscient et le conscient des gens. »

Bien que la politique ne soit pas un sujet pris comme tel, elle l’aborde sous deux angles : la place sociale de l’individu – idée omniprésente chez elle – et la femme. Lectrice de Bourdieu, elle s’est mise à écrire en pensant à la « trahison » sociale et familiale qu’elle a éprouvée en quittant son milieu d’origine – l’épicerie d’Yvetot tenue par son père – d’abord pour ses études, puis en devenant enseignante et écrivain. Passant du monde des « dominés » à celui des « dominants » via le verbe et le savoir, elle s’est toujours sentie coupable. De même, elle s’est toujours sentie mal à l’aise d’appartenir au deuxième sexe, avec tous les préjugés que cette notion comporte. Elle a essayé de se libérer de ce sentiment par les mots. Et y a réussi, en femme libre et lucide. En écrivain qui écrit « pour que nous n’ayons pas vécu pour rien ».

Alors, s’il vous plaît, chers critiques, libraires, lecteurs, ne lui parlez surtout pas de littérature féminine, formule qu’elle exècre au plus haut point et dont elle dénonce la violence et l’idiotie. C’est vrai ça, a-t-on jamais parlé d’écriture masculine ?

Repères
Née en 1940, Annie Ernaux a grandi à Yvetot en Normandie où ses parents tenaient un café-épicerie. Agrégée de lettres, elle devient enseignante. Ses premiers romans (Les Armoires vides, Ce qu’ils disent ou rien, La Femme gelée), écrits à la première personne, racontent, e ses expériences d’enfant, d’adolescente, de jeune femme, marquées par le clivage entre le milieu social modeste et populaire de ses parents et l’environnement bourgeois de ses études. A partir de La Place, elle renonce à tout recours à la fiction pour relater des événements intimes.

  • Ecrire, écrire, pourquoi ?
    Annie Ernaux, entretien avec Raphaëlle Rérolle, journaliste, rédactrice en chef adjointe du Monde des livres – Centre Pompidou – Lundi 8 février 2010.
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    2 Responses to Annie Ernaux : « J’écris pour que nous n’ayons pas existé pour rien »

    1. alain says:

      C’est l’un de mes écrivains préférés. Je pense avoir presque tout lu d’elle. J’admire son introspection froide..

      • mabooklist says:

        Froide ? Bizarrement, je ne trouve pas que son introspection soit froide : exigeante, minutieuse, ultra précise, oui. Elle réussit à nous sensibiliser sans nous exclure de ce qu’elle raconte. C’est pour ça qu’elle touche beaucoup de lecteurs. Elle suscite des échos en nous, ces histoires pourraient être les nôtres ou une part des nôtres. Ce n’est pas non plus quelqu’un de froid, elle apparaît réservée mais parle volontiers de son écriture. C’était une rencontre très enrichissante.

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