Et Duras dompta le petit écran

Une exposition remet Duras en scène au travers de ses rapports avec la télévision.

Rapports souvent problématiques que ceux de l’écrivain et du petit écran : combien de fois n’a-t-on pas senti l’homme de lettres à l’étroit dans ce cadre davantage voué à la promotion qu’à l’analyse, aux lois du marché et du spectacle qu’au lent travail de décantation et d’alchimie de l’écriture. Au point que cette inadéquation intrinsèque n’aboutisse à une simplification de l’écrivain, dès lors figé sur la pellicule et imprimant cette apparition éphémère dans la « mémoire collective » : tel auteur mal à l’aise et hésitant (Modiano), tel autre, hiératique, imposant de connaître les questions à l’avance pour pouvoir préparer ses réponses (Nabokov), tel autre encore, sulfureux et instable, jamais loin de déclencher un scandale (Bukowski). La télé aime les raccourcis, favorise les clichés, expose tout en réduisant à une image.

Qu’en est-il de Marguerite Duras, la grande écrivaine devenue icône de son vivant ? De la jeune femme à la voix frêle au personnage immédiatement identifiable avec son visage ridé – « dévasté », aimait-elle à dire -, sa petite silhouette, sa voix métallique, ses inséparables lunettes carrées, bagues, bracelets, cols roulés et bottes, on a suivi l’édification de sa légende par le biais de ses textes autobiographiques, de ses films, et des interventions à la télévision. La professionnelle de la confession s’est en effet forgé une mythologie personnelle à laquelle la télévision a contribué. Principalement à partir de sa consécration grâce à l’obtention du prix Goncourt en 1984 (qu’elle avait frôlé trente ans plus tôt avec Un barrage contre le Pacifique), pour L’Amant (qui sera comme elle le dit elle-même un « succès mondial »). Celle dont on moque parfois les formules et le ton devient alors très sollicitée par les médias.

Sans doute parce que sa vie s’est écoulée à travers un monde d’images, aussi bien dans l’imaginaire de ses livres qu’au cinéma qu’elle a pratiqué pendant près de vingt ans, Marguerite Duras a su peu à peu imposer un style, une scénographie, un rythme particuliers aux formats télévisuels. Maîtriser l’objectif et inverser le rapport traditionnel de soumission de l’écrivain face au petit écran. C’est l’idée qu’entend révéler l’exposition « Marguerite Duras et la télévision », conçue par les étudiants en Lettres modernes de Paris Diderot (Paris 7), dans le cadre du cours de Valérie Alias, intitulé « texte et image ».

Le dispositif de l’exposition est simplissime. Dans une grande salle dépouillée, façon loft d’artiste, sont installés des postes de télé et quelques éléments évoquant les « lieux » de Duras, dont sa maison de Neauphles-le-Château : la table d’écrivain, la machine à écrire, les livres, le lit qui doit être fait pour commencer à écrire… Un parti pris de l’intimité, comme pour nous faire entrer dans la « chambre noire » de l’écriture. Mais l’essentiel est à voir sur les écrans qui diffusent des extraits d’archives de l’INA, des émissions avec, de et sur Duras.

Le parcours comprend quatre partiesDuras interroge (les interviews menées par l’auteur, de 1965 à 1970, pour l’émission « Dim Dam Dom »), Fiction et télévision (qui illustre comment le support télévisuel s’apparente à un prolongement de son écriture fictionnelle), Emissions littéraires, Documentaires (l’influence de Duras sur d’autres artistes et cinéastes).
On y retrouve des bribes de son univers – le rapport à la mère et aux frères, les questions de l’amour et du désir, l’enfance, la pauvreté, l’alcool – racontées avec une autorité implacable, incantatoire, un absolu qui touche parfois au risible, mais qui touche aussi et amuse. On se rend compte de la fascination de Duras pour la télévision et le journalisme « subjectif ». Elle réalise ainsi des interviews avec une façon de faire qui n’appartient qu’à elle, impliquée et provocatrice, en refusant de s’effacer derrière la personne interrogée, la poussant au contraire à dire le fond de sa pensée. Une méthode qu’elle utilisera pour ses articles de presse ; elle nourrira toujours une passion pour les faits divers.

Au fur et à mesure, sa maîtrise de l’image et de son image grandit. De ses débuts sur les plateaux d’émissions littéraires, interrogée par Pierre Dumayet (années soixante), à ceux de la fin de sa vie avec Bernard Pivot ou Bernard Rapp, l’évolution est flagrante. Duras a plus d’assurance, distille avec malice des phrases incisives (« Sartre n’est pas un écrivain », « Je refuse tout alibi à ne pas écrire », « Vous avez beau fouiller, j’ai vécu une vie comme tout le monde »), livre des confidences inattendues (« On écrit d’abord par vengeance, il y a un procès derrière chaque livre, c’est le mobile le plus fort », « La guerre et les Juifs. Jamais, je ne m’en remettrai. Mon effarement est que 99% des gens n’y pensent jamais »). Elle joue avec le journaliste, instaure une complicité avec celui qui  la soumet à la question, à moins que ce ne soit l’inverse. Au-delà de sa propre figure d’écrivain, son rapport à l’écran préfigure les changements radicaux intervenus dans le genre tellement singulier des émissions littéraires à la télévision.

  • Marguerite Duras et la télévision, exposition organisée par le centre d’art et de recherche Bétonsalon et les étudiants en Lettres modernes de l’Université Paris – Diderot (Paris 7). Du 9 au 20 février 2010. Entrée libre de 12h à 19h.

Photos :
Marguerite Duras par Richard Avedon, le 21 mai 1993.
Marguerite Duras sur le plateau d’Apostrophes, 1984.

Publicités

4 Responses to Et Duras dompta le petit écran

  1. cdlarousse says:

    J’adore Marguerite Duras.
    Cette expo semble vraiment intéressante.
    Dommage qu’elle soit de l’autre côté de l’Atlantique…

  2. isa says:

    Oui, cette expo a l’air sympa. Juste un rebond sur ta dernière citation de Duras : « La guerre et les Juifs. Jamais, je ne m’en remettrai. Mon effarement est que 99% des gens n’y pensent jamais » => J’ai immédiatement pensé au travail d’Esther Shalev-Gerz que j’ai découvert au Jeu de Paume (l’expo dure jusqu’au 6 juin). un travail vraiment fascinant sur la mémoire, jouant sur le partage avec l’autre. Prévoir au moins 1h30. Pour info, elle intervient à l’ENBA vendredi 19/02 à 15h : http://www.beauxartsparis.fr

    • mabooklist says:

      Bonjour Isabelle ! Je ne connais pas cette artiste, mais je vais de ce pas me renseigner sur elle ! Les thèmes de son travail m’intéressent en effet. Merci pour toutes ces infos et à bientôt.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :