Mythologies du motel

Comment regardera-t-on un motel après avoir lu Lieu commun ? Mille fois plus angoissé qu’avant. Alors qu’il a tout de l’endroit banal par excellence, d’une « construction sans qualité », le motel recèle sous son allure anonyme et impersonnelle un univers de signes bien moins anodins qu’il n’y paraît. Pour preuve, l’essai passionnant que lui consacre le philosophe et romancier Bruce Bégout. 

Alec Soth, The Seneca, 2004.

Tous les amoureux de Paris Texas, des atmosphères désolées des tableaux d’Edward Hopper, des errances à travers les Etats-Unis, en un mot d’un certain imaginaire américain né de l’immensité géographique du territoire, trouveront dans Lieu commun source à réflexions. Au départ de cet essai, l’image du motel, l’un des rares repères constants de la topographie des bords de route, avec les drive-in, les stations services, les centres commerciaux. Quant on prononce le mot motel, on se représente immédiatement une forme rectangulaire au toit plat comme l’horizon, réduite à sa finalité commerciale. En effet, « qu’existe-t-il de plus matériellement sobre et de plus symboliquement pauvre que ce bâtiment qui s’épuise dans sa fonction ? » Bruce Bégout, homme de paradoxes, y voit pourtant plus. L’archétype du quotidien, de la réalité grise. Il a même fait de ce « non-lieu » un endroit chargé de terreur et d’obsession étrange.

Archéologie du quotidien 

Minutieusement décrypté, ausculté sous tous les angles tel un cobaye de laboratoire, le motel n’a plus de secret pour Bruce Bégout. Pour en faire le tour, il s’est livré à une investigation phénoménologique, élargissant le champ de son enquête en puisant dans toutes les disciplines (urbanisme, philosophie, littérature, art, sociologie, économie, etc.), convoquant intellectuels et artistes (Foucault, Adorno, Auster, DeLillo, Pynchon, Lynch, Register…). D’où l’impression d’un travail archéologique, rapporté dans une écriture fine et pointilleuse dont le but est de dévoiler l’ultime énigme qui reste encore à déchiffrer : l’essence cachée du quotidien.

Cachée car située à la périphérie. Apparu à la fin de la Première Guerre mondiale, en marge des villes et de la centralité normative, visible, le motel était destiné à l’origine aux touristes disposant d’une voiture. Très vite, il devient le repaire des rendez-vous clandestins pour les amours illicites, la planque des criminels, le refuge idéal des hors-la-loi. Pas besoin de déclarer son identité pour y passer la nuit ou juste quelques heures. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que, dans les années 1940, le FBI a recensé méthodiquement tous les motels du pays afin de quadriller les zones susceptibles de menacer la paix et la sécurité. Contrairement à la tranquillité qui émane des quartiers résidentiels, le motel connote un certain goût du danger ou du risque. Le mal, le vice et la corruption peuvent s’y loger sans problème. Nabokov l’a bien perçu en écrivant Lolita, où le motel permet aux deux amants en fuite la satisfaction honteuse de l’interdit sous couvert d’anonymat et de clandestinité. Encore une fois, c’est « au cœur de l’insoupçonnable quotidienneté que surgit l’inadmissible ». Dans ce roman sur la culture populaire des fifties, l’auteur s’amuse d’ailleurs à dresser un inventaire des divers motels.

Leur dénominateur commun reste leur indigence architecturale. D’aspect précaire et accidentel, le motel rappelle les baraquements des pionniers du 19e siècle en marche vers l’Ouest. Lieu sans charme, sans âme et sans traces, qui, « passé à l’eau de javel de l’amnésie, donne à voir son architecture atemporelle et tautologique », il n’a pour signe distinctif que son enseigne, seul élément décoratif (avec la piscine, quand il y en a une). C’est le point de chute du nomade américain (London, Steinbeck, Algren, Kerouac, Banks…) qui, à l’inverse du flâneur parisien ou européen, reste un étranger dans ce no man’s land urbain, traîne un sentiment de malaise, et voyage sans mobile sauf celui de s’oublier. Dans l’imaginaire des peintres, cinéastes, photographes, le motel incarne la possibilité du recommencement ou l’échec d’une quête, illustre l’eldorado des pionniers ou l’errance de ceux qui ne croient plus en la Frontière.

Nouvelle géographie du cauchemar 

Le motel décrit par Bégout n’est pas simplement le lieu de l’ennui et du vide, ni, à l’opposé, le lieu d’une œuvre d’art originale relevant de la culture populaire. Il est ambivalent, à la fois familier et inquiétant.

« Quelle qu’elle soit, l’expérience d’une nuit passée dans un motel oscille sans cesse entre la sécurité et l’insécurité, entre la volonté de se recroqueviller et celle de s’exposer, de rester dans son lit et d’écouter aux portes, voire de les ouvrir et de faire l’expérience de l’intimité interdite. On s’y sent à la fois protégé par les cloisons blanches qui nous entourent et vaguement inquiété par l’environnement souvent désolé que l’on devine au-delà. On voudrait se soustraire au monde et l’on sent pourtant qu’il pourrait, à un moment ou un autre, frapper à la porte. » 

Au cœur de son essai, une interrogation persistante : l’obsession de l’étrange dissimulé sous la surface du quotidien, la tension proprement fantastique entre la normalisation excessive de l’espace urbain et son indéfini illimité dès que l’on sort du centre. 
Un exemple très concret pour comprendre cette idée clé, qui donnera des sueurs froides à tous ceux qui se le remémorent : la scène du meurtre dans le film Psychose d’Alfred Hitchcock. Celle-ci se produit non pas dans la maison, mais au motel :

« Tout notre désir archétypal investi dans les contes et les romans noirs, dans la maison et ses recoins d’ombre, ses chambres obscurs et ses greniers labyrinthiques, a été ainsi par une seule scène magique balayé ou plutôt transposé dans un sentiment mêlé d’attrait et de répulsion pour un bâtiment vide de sens où nous n’habiterons jamais. L’hospitalité a viré en hostilité. En définitive, telle est la leçon magistrale de Hitchcock, le simple cube sans intérêt de la chambre du motel libère, par sa propre atrophie architecturale, beaucoup plus d’inquiétude que toutes les combinaisons possibles de tours, d’alcôves et de cachots, tels les palais ténébreux et dédaléens dessinés par Piranèse. Avec Psychose, l’insignifiant devient l’énigmatique même. » 

Par un curieux renversement des perspectives, Bruce Bégout, à la suite d’Hitchcock, démontre comment le banal motel est devenu un endroit chargé d’angoisse. Les châteaux hantés du roman gothique sont aujourd’hui les hôtels de bord de route, les grands parkings vides, les centres commerciaux. Bref, tout ce qui ressort de la topographie péri-urbaine indéfinie. 

Wim Wenders, Gila Bend, Arizona, 1983

L’homme du motel

Plus qu’un symbole de l’american way of life, le motel  illustre les nouveaux rapports de l’homme moderne à sa vie, ses relations, son environnement. De même qu’il a préfiguré, sans le savoir, une nouvelle forme d’urbanisme – la société de la mobilité permanente – en liaison avec la fluidité des réseaux (autoroutes, Internet, transaction de capitaux), il est à l’image de l’homo liberalis, déterritorialisé, qui peut à tout instant être envoyé à l’autre bout du monde. Son confort sommaire et rationnel est ainsi conçu pour recevoir une clientèle de passage : « le plus souvent des gens en instance : de divorce, d’un nouveau travail, dune nouvelle rencontre. Des êtres sur le point de, mais qui n’ont pas encore atteint leur but, ni décidé de leur cible. (…) des êtres en partance qui désirent tous, peu ou prou, repartir à zéro. » La déconnexion architecturale du motel va de pair avec la dissolution des rapports humains, réduits ici à l’éthique minimaliste du ‘ »do not disturb ». Le motel, avec sa chambre standardisée, isole. Son espace simplifié à l’extrême, identifié à un label, pensé pour n’offrir ni surprise ni déception, n’est que « l’application des principes de réduction des coûts et des goûts ». Rien de bien neuf si l’on regarde de plus près notre société, la production industrielle ou le monde du travail. C’est là l’incroyble effet d’optique produit par cet essai : en zoomant sur le motel, Bruce Bégout brosse en fait un tableau général de la modernité en marche, dont la mobilité, la banalité, l’errance, l’uniformité, la désocialisation, la dépersonnalisation seraient les nouveaux paradigmes.
Au final, son formidable travail d’élucidation renouvelle en profondeur la connaissance d’un lieu dont on croyait tout savoir, ou presque.

 

Deux autres approches du quotidien par Bruce Bégout 

  • Zeropolis, Allia, 2002. Avant de jeter son dévolu sur le motel américain, Bruce Bégout avait déjà signé un essai atypique, entre texte court et narration poétique, écrit sur le modèle des petits poèmes en prose de Baudelaire, à propos de Las Vegas, ville dépersonnalisée s’il en est.
  • Dans La découverte du quotidien (Allia, 2005), il analyse une fois de plus comment l’étrange naît du familier.

Mythologie personnelle du motel au cinéma 

  

  • La Soif du mal d’Orson Welles (1958)
    A Los Robles, ville-frontière entre les États-Unis et le Mexique, une enquête oppose deux policiers, dont Vargas, haut fonctionnaire de la police mexicaine, en voyage de noces avec sa jeune épouse américaine, Susan. Celle-ci se retrouvera piégée dans un motel et violentée par un gang. 

 

 

  • Psychose d’Alfred Hitchcock (1960)
    La fameuse scène de la douche a lieu dans le motel.  

« En situant la scène cruciale du meurtre dans la chambre louée (…), Alfred Hitchcock a eu ce trait de génie de faire, pour ainsi dire, glisser subitement l’imaginaire ancestral de la terreur domestique, lié à la maison hantée, posée sur le haut de la colline et qu’incarne la maison de Bates, avec ses légendes familiales et ses fantômes (la mère de Bates), vers le motel paisible et anodin, si près de la route. Par ce geste, il a opéré un véritable transfert fantasmatique (…) » (Bruce Bégout)

 

  • Bug de William Friedkin (2007) 
    Le cinéaste de la claustrophobie et de la paranoïa  (Fench Connection, L’Exorciste) a l’habitude de vampiriser les formes classiques pour y glisser ses obsessions. Dans Bug, un homme et une femme s’enferment dans l’espace confiné d’un motel et deviennent fous en se croyant infestés d’insectes minuscules, invisibles aux yeux des autres. Le film est construit autour d’un canevas minimaliste et tout le danger se joue dans la tête des personnages. 

 

  • No country for old men d’Ethan et Joel Coen (2007)
    Parce qu’il a volé un butin trouvé sur une scène de crime, Moss est pris en chasse par Chigurh, un effroyable tueur psychopathe, engagé initialement pour récupérer l’argent et recherché par tout le comté. Dans leur sanglante course poursuite, ils feront escale au motel.

 

  • Bruce Bégout, Lieu commun, Le motel américain, Allia, 2003.
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