Houellebecq dans l’ombre de Lovecraft

Et si on reparlait de Houellebecq, hors promo ?

Retour sur H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie de Michel Houellebecq 

De Michel Houellebecq, on a déjà dit énormément de choses. Sur ses livres controversés, sur ses propos litigieux à propos de l’islam qui lui ont valu un procès (1), sur sa musique, sur son cinéma. Artiste multiple, le « Gainsbarre » des lettres françaises, qui jouit d’un succès international depuis Les particules élémentaires, a de quoi nourrir le discours critique. Mais a-t-on suffisamment souligné l’importance de H.P. Lovecraft sur son œuvre ? 

Depuis Proust et son virulent Contre Sainte-Beuve, on sait qu’il faut faire la distinction entre une œuvre et la vie de son auteur : « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne. » Il faut se déprendre de cette tendance naturelle à juger une œuvre en miroir des qualités ou des défauts de son créateur. La biographie éclaire en partie mais ne détermine pas tout. Ainsi délimitée, cette démarche peut s’avérer intéressante. Tout comme celle de l’influence exercée par les maîtres à penser ou modèles qui jettent les premières balises d’une pensée en construction. La veine nihiliste et désenchantée de Houellebecq, par exemple, se comprend d’autant mieux qu’on a lu son court essai sur l’une de ses « idoles » littéraires de jeunesse, Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), sous-titré Contre le monde, contre la vie. Faire l’impasse sur cette lecture, brillant hommage à l’écrivain américain du fantastique « gras », « pornographique » (2), reviendrait à manquer une étape dans la constitution de son écriture et de sa vision du monde. 

Mélange de réflexion critique, de déclaration d’amour et d’(anti-)biographie, cet essai n’a rien de l’analyse universitaire. Un auteur tel que Lovecraft n’y trouve d’ailleurs pas vraiment sa place, déconsidéré qu’il est, relégué parmi les romanciers de « mauvais genres ». Houellebecq qui se soucie fort peu de la bienséance s’en fiche pas mal. Il pourrait même trouver un malin plaisir à faire l’éloge d’un artiste rejeté comme il a pu se sentir lui-même malgré son aura médiatique et son succès en librairie (il a d’ailleurs reçu de nombreux prix, dont le prix littéraire international Impac récompensant un ouvrage écrit ou traduit en anglais). Dans Ennemis publics, sa correspondance avec Bernard-Henri Levy (3), il lâchait d’emblée : « Nous sommes l’un comme l’autre des individus assez méprisables », traduisez objets de la vindicte populaire. Il continuait sur la même lancée : « Je ne souhaite pas être aimé malgré ce que j’ai de pire, mais en raison de ce que j’ai de pire. » De son propre aveu, l’homme ne brille pas par sa moralité, c’est bien ce qui le rend « dépressionniste ». On ne saurait être davantage dans la lignée de Lovecraft, auteur crépusculaire qui ne portait pas la vie en haute estime. 

Voulu ou non, l’effet de similitude entre l’univers de Houellebecq et de Lovecraft est frappant. Si bien que le portrait que nous donne à voir Houellebecq de son « frère d’arme » semble être aussi le sien, en creux. En commençant à le lire à l’âge de seize ans, Houellebecq s’est pris de passion pour cette « littérature de rêve », fondatrice d’un mythe qui a motivé, à lui seul, des continuateurs à le poursuivre, comme c’était l’usage avec les chansons de gestes médiévales ou Homère.
Pourtant les romans fantastiques sortis de l’imagination perturbée de Lovecraft démontrent un dégoût viscéral vis-à-vis de l’autre, de la vie, du monde moderne, où la morale et les sentiments n’ont pas droit de cité, où seuls l’égoïsme et la peur existent. 

« Le monde pue. Odeur de cadavres et de poissons mêlés. Sensation d’échec, hideuse dégénérescence. (…) Ne parlons pas du toucher. Toucher les êtres, les entités vivantes, est une expérience impie et répugnante. Leur peau boursouflée de hideux bourgeonnements suppure des humeurs putréfiées. Leurs tentacules suceurs, leurs organes de préhension et de mastication constituent une menace constante. Les êtres, et leur hideuse vigueur corporelle. Un bouillonnement amorphe et nauséabond, une puante Némésis de chimères demi-avortées ; un blasphème. » 

Houellebecq, admirateur de Baudelaire, Balzac, Huxley, Thomas Mann, Bret Easton Ellis, a très bien repéré chez Lovecraft son refus catégorique du monde. Qu’il synthétise dans l’analyse de sa technique narrative : « Attaquez le récit comme un radieux suicide ; Prononcez sans faiblir le grand Non à la vie ; Alors, vous verrez une puissante cathédrale ; Et vos sens, vecteurs d’indicibles dérèglements ; Traceront le schéma d’un délire intégral ; Qui se perdra dans l’innommable architecture des temps. » 

Le pouvoir de fascination de Lovecraft tient à cette conscience désespérée de l’existence. D’où sa forte influence sur les adolescents en mal de vivre. Lovecraft lui-même a refusé dans sa chair le passage à l’âge adulte : victime d’un effondrement nerveux à l’âge de dix-huit ans, il a très mal vécu cette transition, trouvant refuge dans une sorte de léthargie et de repli volontaire.
« Peu d’êtres auront été à ce point imprégnés, transpercés jusqu’aux os par le néant de toute aspiration humaine. » 

Un néant seulement contré par l’écriture. Tout ce qui reste de vivant chez Lovecraft, toute son énergie, se trouvent transposés dans ses textes à l’état de haine et de terreur. Le sentiment de détestation de soi et du genre humain dans son ensemble lui sert de moteur créatif qui trouve son expression dans un fantastique matérialiste, osant tous les excès verbaux, libérant les puissances nocturnes de l’imaginaire. Chacune de ses nouvelles est « un morceau de peur ouvert, et qui hurle ». Puritain, athée, raciste, réactionnaire, anti-commercial, le « reclus de Providence » n’aura que mépris pour la modernité, l’argent ou le sexe. Son monde littéraire repose sur l’impossible perpétuation de l’espèce humaine. 

La fin, non pas du monde, mais de l’humanité. Une idée qui resurgit dans les livres de Houellebecq. Le contempteur schopenhauerien de notre siècle mondialisé, de la classe moyenne française, de l’individu réduit à sa plus essentielle médiocrité, ne cesse d’écrire sur la perte et son irréversibilité. Tout ce qui est perdu l’est définitivement. La jeunesse, les liens sociaux, la communauté. Même l’amour « vrai », les rares fois où il interrompt la monotonie atone de l’existence et contredit la sauvagerie individuelle du désir, ne résiste pas à ce mouvement fatal. Le corps féminin désirable est finalement meurtri, blessé. Sur ce point, on constate que le sexe, réprimé chez Lovecraft ou exhibé chez Houellebecq, se rattache à une même horreur de la condition mortelle du corps. Houellebecq ne se prive pas de parler de ce qui dérange comme la maladie, la peur de vieillir, l’agonie, la mort, la laideur, la banalité. Avec un cynisme passif contrebalancé par un sentimentalisme pour un passé révolu, il aborde aussi le tourisme sexuel, les colonies naturistes, le milieu de l’entreprise, les sectes (sataniques ou adeptes du clonage), et surtout l’idéologie de la « libération » soixante-huitarde source de tous les maux (notamment l’application des critères du libéralisme économique à la vie sexuelle). De tout cela, il se dégage une illustration tragi-comique de la solitude occidentale moderne, de l’absence de communication. Philippe Muray a vu juste lorsqu’il écrit : « L’être houellebecquien apparaît au milieu d’un paysage dévasté, perdu dans un décor qui n’est plus qu’un fracas de liens rompus, un amoncellement de bouts de ficelle brisés. » (4)
Nancy Huston, de son côté, s’est montrée moins réceptive à cet univers nihiliste. Dans Professeurs de désespoir (Actes Sud, 2004), un recueil d’études sur les auteurs « néantistes », elle consacre un chapitre à Houellebecq, intitulé « L’extase du dégoût ». Sur un ton mi-moqueur, mi-emporté, elle s’en prend à l’idée généralement admise que la valeur littéraire d’un livre est proportionnelle à sa radicalité dans la noirceur. Elle ne manque pas de noter que l’utopie houellebecquienne fondée sur la fusion de chacun avec tous trouve sa réalisation dans les dérives modernes les plus glauques (clubs échangistes, clonage…). Et souligne les contradictions de l’auteur en une charge dont l’accusé pourrait à coup sûr s’amuser : 

«  A vrai dire, toutes les théories de Houellebecq sont mises en échec par son mode de vie, ses comportements, ses écrits mêmes. Il se dit « partisan d’une société communiste », tout en reconnaissant qu’il serait incapable d’y vivre. Il est « douloureusement conscient de la nécessité d’une dimension religieuse », mais « à titre personnel, foncièrement a-religieux ». Il prône l’amour, souhaite même en établir le « règne » (c’est son côté Jésus), et prétend que les femmes seraient plus aptes que les hommes à le faire advenir. Mais ensuite (c’est son côté Satan), il déploie dans sa fiction une haine spectaculaire, bruyante, provocante et détaillée, traitant allègrement les femmes de « conne », « salope », « pouffiasse », « radasse », « vachasse », « vieille garce étale », « pétasse nazie », « pocharde », etc., sans parler du traitement qu’il réserve aux Arabes, aux musulmans, aux Thaïlandais, aux Brésiliens, aux « Nègres », aux mères, aux pères, et ainsi de suite. » 

Si Houellebecq et Lovecraft partagent le refus du monde tel qu’il est, Houellebecq a cependant plus de compassion pour ses personnages. Contrairement à la posture aristocratique de son aîné, il se place à la hauteur de ses semblables qu’il décrit en jouant sur l’ironie. Là où Lovecraft inventait des mondes lointains, un langage au bord de l’hystérie, sans jamais connaître la reconnaissance publique, Houellebecq adopte un style plat, efficace et sans fioritures, une approche quasi-documentaire qui interpellent directement le lecteur et explique en partie son incroyable succès. Avec un sens de la formule incontestable, il écrit dans son essai : Howard Philipps Lovecraft constitue un exemple pour tous ceux qui souhaitent apprendre à rater leur vie, et éventuellement à réussir leur œuvre. » 

Lovecraft aurait donc raté superbement sa vie, Houellebecq non. Et tant pis pour ceux qu’il agace au plus haut point. Le romancier scandaleux et nonchalant, qui fume cigarette sur cigarette, qui répond d’une voix monocorde ou par des silences et un regard fuyant, doit faire honneur à sa réputation. Il le sait. Il a tout compris de l’univers médiatique. 

 
NOTES : 

1) Sur ce sujet, je vous renvoie au livre de l’avocat Emmanuel Pierrat, Maître de soi (Fayard, 2010). Il y décrit – comme le fait le médecin Martin Winckler dans La Maladie de Sachs ou son récent Le Chœur des femmes – les plaintes et confessions de ses clients. Notamment Houellebecq, qu’il a défendu et préparé pour ce procès très attendu, après la publication de Plateforme

2) L’expression revient à Denis Mellier. Elle ne renvoie pas à l’érotisme, totalement absent chez Lovecraft, mais à son style, qui est en effet reconnaissable entre mille en raison de ses excès : le comble de l’indicible, de l’horreur se change chez lui en saturation verbale, en superlativité négative. Il ne cache pas l’innommable comme souvent dans la littérature fantastique, bien au contraire, il montre, il exhibe. 

3) Je précise au passage que ce billet n’a été en rien motivé par la récente polémique « BHL-Botul ». Le philosophe s’est fait piégé en parlant, avec le plus grand sérieux, dans son dernier essai qui vient de paraître, De la guerre en philosophie, d’un livre qu’il n’avait pas lu ou mal lu, d’un certain Jean-Baptiste Botul… qui n’a jamais existé. Derrière ce pseudonyme se cache en fait un autre philosophe, le facétieux Frédéric Pagès, également journaliste au Canard enchaîné. L’affaire, révélée par le site du Nouvel Obs, a fait beaucoup de remous dans les médias, comme toujours avec BHL, et a démontré l’incroyable : comment on peut parler d’un non-livre (un canular) sur un non-sujet (en l’occurrence la vie sexuelle d’Emmanuel Kant). Risible ! Et préjudiciable sur les méthodes de travail de BHL quant à la fiabilité de ses sources. Mais surtout à la philosophie, dont il n’est plus du tout question avec toute cette agitation médiatique. A croire aussi, en écrivant ce billet, que l’actualité finit toujours par nous rattraper, même inconsciemment. 

4) Philippe Muray, « Et, en tout, apercevoir la fin… », dans L’Atelier du roman, juin 1999. 

Michel Houellebecq en quelques mots : 

Né en 1958 à la Réunion. Ancien ingénieur agronome et informaticien, il se fait remarquer dès son premier roman, Extension du domaine de la lutte (ed. Maurice Nadeau, 1994). Viendront ensuit Les particules élémentaires (éd. Flammarion, 1998) et Plateforme (éd. Flammarion, 2001) qui lui apporteront une consécration internationale. Puis La Possibilité d’une île (éd. Flammarion, 2005) qu’il adaptera lui-même au cinéma. 

  • Michel Houellebecq, H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie (1991), J’ai lu, 1999.
  • Pour rire un peu, on peut lire le Houellebecq de Fernando Arrabal, Le Cherche Midi, 2005.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :