Un psy sur le divan

Retour sur Quelque chose à te dire d’Hanif Kureishi  

Il ne s’agit en aucun cas du dernier ouvrage à visée pédagogique d’un spécialiste du divan, ni du dernier opus de cet autre spécialiste bien connu qu’est Irvin D. Yalom, dont les romans qu’il tire de son expérience de psychothérapeute s’arrachent. Mais de Quelque chose à te dire, le dernier livre traduit en français de l’écrivain anglo-pakistanais Hanif Kureishi, paru en 2008 et désormais disponible en poche.  

Ce n’est pas un hasard si Jamal Khan, le protagoniste de Quelque chose à te dire, ressemble tant à Hanif Kureishi lui-même. Entre les métiers de psychanalyste et d’écrivain, les ponts sont nombreux ; l’un des plus manifestes à l’évidence consistant à sonder l’intériorité de l’âme pour y trouver « une impureté significative », à donner la parole à l’étranger tapi en nous. Londonien d’origine anglo-pakistanaise, quinquagénaire qui connaît un certain succès professionnel – tout comme Kureishi -, Jamal n’est pas pourtant pas dans un meilleur état que les patients qu’il écoute à longueur de journées. Tourmenté par un amour de jeunesse dont il n’a pas fait le deuil, il vit avec un secret écrasant qu’il s’est efforcé en vain de refouler et qui continue de le hanter tel un mauvais cauchemar. L’ironie du sort veut que lui-même soit dépositaire du secret des autres.

 

« Mon fonds de commerce, c’est les secrets : on me paie pour les garder. Les secrets du désir, ce que les gens veulent réellement, ce qui leur fait le plus peur. Les secrets qui disent les difficultés de l’amour, de la sexualité, la douleur de la vie, la proximité de la mort, pourtant si éloignée. Pourquoi plaisir et châtiment sont-ils aussi étroitement liés ? Comment nos corps parlent-ils ? Pourquoi se rend-on malade ? Pourquoi veut-on échouer ? Pourquoi le plaisir est-il si dur à supporter ? »

L’ironie du sort veut que son propre secret soit l’acte déterminant qui marquera à la fois la fin de son premier amour et sa vocation de psy : 

« Ce qui me semble toujours le plus étrange, c’est que je me suis lancé dans cette voie à la suite d’un meurtre (dont c’est aujourd’hui la date anniversaire, mais comment fêter ça ?) et du départ d’Ajita, mon premier amour – un départ définitif. » 

 Meurtre. Le mot est lâché dès le premier chapitre. Mais ce n’est encore qu’un mot. En bon psychanalyste, Jamal sait qu’il doit aller plus loin, du côté des « fantasmes, souhaits, mensonges, rêves, cauchemars », qu’il doit prendre au sérieux « les trucs les plus bizarres, les plus insaisissables (…), là où le langage n’a pas accès, là où il s’arrête, aux limites de « l’indicible » ». Et tout le livre sera le progressif dévoilement de son acte fatal, de ses causes et de ses conséquences, et, qui sait, le cheminement vers l’apaisement du héros.

Sur cette trame rocambolesque et sentimentale, Kureishi dresse le portrait d’un homme arrivé au milieu de sa vie qui fait le point sur lui-même et tente de déterrer, pour mieux les enterrer par la suite, les fantômes d’un passé avec lequel il n’a toujours pas réglé ses comptes. Rongé par la culpabilité et la perte de son grand amour, Jamal fait marcher sa mémoire : il se replonge à l’époque des faits, dans la société pré-Thatchérienne. Ces flash-back captent merveilleusement l’esprit des années 1970 (libération sexuelle, musique, drogue, lutte du parti travailliste face au capitalisme, racisme, communautarisme). En contrepoint, il y a notre quotidien du XXIe siècle, non moins piquant avec ses évocations d’une sexualité hors norme, de la famille décomposée,  du foot, avec sa galerie de personnages secondaires – mais hauts en couleur -, qui gravitent autour de Jamal : son ami Henry, metteur en scène de théâtre qui entame une liaison avec sa sœur Myriam, mère célibataire terriblement excentrique, son ex-femme, son fils de douze ans… Le message à lire, derrière cette tribu des plus hétéroclites, est que la soi-disant normalité n’existe pas. Kureishi s’amuse à faire voler en éclat cette doxa. « Ce qu’il y a de frappant avec la normalité, c’est qu’elle n’a rien de normal. La normalité n’est pas autre chose que la dénomination bourgeoise de la folie ordinaire. »  

Né à Bromley (Kent) en 1954, d’une mère anglaise et d’un père pakistanais réfugié en Angleterre après la partition de l’Inde et du Pakistan, Kureishi est taraudé par la question de l’identité. Une double identité en ce qui le concerne. Sa découverte de la psychanalyse alors qu’il est étudiant en philosophie au King’s College de Londres le conforte dans cette idée qu’on est tous multiples. S’il a quelque à nous dire dans son roman, c’est donc que nous sommes tissés de paradoxes et que la nature humaine est riche de complexités. A cette leçon s’ajoutent ses réflexions tendres et cruelles, comiques et dramatiques, sur les relations hommes-femmes, parents-enfants, sur le désir, le mal. Avec ce livre qui dépasse le cadre de la petite histoire familiale ou du roman d’apprentissage, il nous parle de la transgression des limites, de ce qui est autorisé et de ce qui est défendu à tous les niveaux (personnel, social, politique, culturel), de ce qu’on est prêt à revendiquer ou à sacrifier et à quel prix. Mais plus que tout, il nous parle de notre besoin d’amour.

  •  Hanif Kureishi, Quelque chose à te dire (2008), repris en poche, éd. 10/18, 2010.
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