Quand la finance se met hors la loi

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le milieu opaque de la finance, objet de toutes les suspicions, dans un livre aussi prenant qu’un polar.

Le titre du dernier livre de Jean de Maillard, magistrat, vice-président au Tribunal de grande instance d’Orléans et spécialiste de la criminalité financière, sonne comme l’annonce d’un film. L’Arnaque, en effet, n’est pas si éloignée d’un scénario de film hollywoodien à grand spectacle, qu’on pourrait classer parmi les genres thriller ou catastrophe tant les effets collatéraux du sujet traité ont pris des proportions démesurées. Grâce à une démonstration implacable, cette analyse réussit la prouesse de nous captiver et de nous éclairer sur ce qui peut paraître a priori austère et pour le moins ardu : la finance actuelle, ses abus, ses dérives. Plus précisément comment s’est mise en place la mondialisation de la fraude financière depuis le début des années 1970 et l’explosion du fameux système de Bretton Woods.

Aujourd’hui, les déréglementations et la recherche du profit maximal ont conduit à un nouveau paradigme où la fraude n’est plus marginale mais centrale, nous dit l’auteur, allant jusqu’à devenir « tantôt une variable d’ajustement de l’économie et de la finance, tantôt même un mode de gestion de ces dernières ».

« La nouvelle étape révélée par la crise des subprimes pourrait être désignée, après celles de l’incrustation et de l’irradiation, par ce que je propose de nommer « l’incorporation ». Dorénavant, les pratiques transgressives de l’ordre social et juridique ne se diffusent plus seulement dans des secteurs circonscrits, même vastes, elles sont logées au cœur de la matrice financière. Elles ne consistent plus à exploiter des failles et des distorsions politiques et sociales, mais à équilibrer les mécanismes économiques et financiers. Elles n’ont plus pour origine des individus ou des groupes marginaux qui cherchent leur place au soleil, quitte à trouver de forts soutiens au sein des institutions elles-mêmes, elles émanent des élites et sont devenues leur mode de gestion de l’économie et de la finance. Bien sûr, il n’est pas question de soutenir que toute l’économie et toute la finance sont tombées aux mains de gangsters. J’aurais l’occasion d’y revenir, mais il faut d’ores et déjà mentionner ce qui distingue fondamentalement la « fraude de système » de toutes sortes de délinquance ou de criminalité connues jusqu’à présent. La différence réside dans le caractère impersonnel de ce type de prédation, qui n’est pas imputable à des individus en particulier, mais qui est devenu une modalité à part entière de l’économie et de la finance. »

La délinquance financière sans garde-fou érigée en dogme, transformée en rouage du fonctionnement du système économique. Le « management » du monde financier rendu tout-puissant par le désengagement des pouvoirs publics, et qui a substitué ses propres normes aux normes légales, politiques. Voici les nouvelles donnes. Si la fraude n’explique pas tout, sans elle on ne comprendrait rien à la crise majeure que nous traversons actuellement. L’évolution logique qui l’a vue advenir est décrite précisément par Jean de Maillard, en trois étapes : l’incrustation (la criminalité organisée s’installe), l’irradiation (l’économie « légale » vient au secours de cette économie frauduleuse, permettant le recyclage de l’argent et de l’ensemble des activités), et l’incorporation (le système économique « légal » devient à son tour l’auteur des modes de fonctionnement frauduleux).
A mille lieues de la trop simpliste théorie du complot, cette étude expose les nombreuses techniques inventées par la sphère financière  par-delà les lois. Mieux encore, elle les rend compréhensibles. Ainsi, l’utilisation des paradis bancaires et fiscaux, la « tritisation » autorisant le transfert des actifs financiers à des investisseurs, les places off-shore permettant aux banques de mettre leurs créances « hors bilan », les produits sophistiqués ou les subprimes n’auront plus de secrets pour le lecteur, même néophyte. Une lecture plus que conseillée par ces temps de crise. 

Historique des crises et des bulles spéculatives

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, Jean de Maillard remonte au début des années 1970 et 1980.

  • En 1970, le système monétaire et financier vole en éclat, les règles internationales aussi. Il s’ensuit une période de flottement qui se solde, au début des années 1980, par la théorie de l’ultra-libéralisme soutenue par Reagan et Thatcher : ce ne sont plus les Etats et les gouvernements qui doivent réguler l’économie et la finance, mais les marchés eux-mêmes. Une idée résumée par ce célèbre slogan : « L’Etat n’est pas une solution, mais c’est un problème ». A quoi Jean de Maillard réplique, en reprenant à son compte cette autre formule : « La prolifération financière est devenue l’arme massive de l’économie. »
  • Dans les années 1980 survient la première crise systémique de l’économie américaine : la crise des 1600 caisses d’épargne mutualistes (Savings and Loans). L’immobilier américain, en grande partie alimenté  par les caisses d’épargne qui favorisaient l’accession à la propriété des classes moyennes et populaires, est touché et avec lui la moitié du secteur de la construction résidentielle, l’un des deux ou trois premiers secteurs économiques des Etats-Unis. En cela, cette crise incarne le mécanisme fondateur du déséquilibre financier, jamais rattrapé par la mondialisation économique et financière.
  • Les crises s’enchaînent, prises dans un cercle vicieux, dont la pyramide financière est l’un des moteurs. Ce procédé consiste à faire appel à des investisseurs et rémunérer les derniers avec les investissements des premiers. Le système suppose donc d’avoir en permanence un approvisionnement en investissements puisque les mises initiales ne peuvent pas être rembourser. Quand il n’y a plus de nouveaux investisseurs, c’est la catastrophe, à l’instar de Madoff et de la crise des subprimes. Les sommes en jeu dépassent l’entendement (l’unité de mesure est en millier de milliards de dollars).
  • Une succession de bulles : il y a eu la bulle immobilière, la bulle Internet, la bulle des matières premières ; actuellement, il y a la bulle des dettes publiques. Les « prédateurs » ont encore de beaux jours devant eux, vu l’impuissance des gouvernements à réguler les dérives.

 

  • Jean de Maillard, L’Arnaque. La finance au-dessus des lois et des règles, Le Débat/Gallimard, 2010. 
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2 Responses to Quand la finance se met hors la loi

  1. jozzy-online says:

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  2. gucci shoes says:

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