Djiantesque !

Après le synopsis du roman Incidences (cf mon précédent post), les impressions.

Plus de 25 ans que l’auteur de Frictions, Doggy Bag, Impardonnables « réveille » une certaine littérature française trop alanguie. Sans jouer à l’intellectuel, sans frime non plus, mais guidé par le plaisir d’écrire et le style. Incidences, son dernier roman « noir », en est une nouvelle démonstration.

Vu de l’intérieur, il se glissa une cigarette entre les lèvres et empoigna son briquet.
Vu de l’extérieur, le bungalow explosa comme une citrouille lumineuse, aspergeant les alentours de sa lumière dorée.

S’il fallait un mot pour qualifier Incidences, ce serait incandescent. Ce roman, qui passe du chaud au froid et inversement, est chargé d’électricité, rempli d’étincelles. Il y a celle qui allume la cigarette – quasiment toutes les deux pages –, celle qui embrase les cœurs, celle qui alimente la passion, celle qui provoque l’explosion finale.

Le récit commence tout feu tout flamme alors que son narrateur, Marc, la cinquantaine, professeur de creative writing à l’université, se débarrasse du corps de l’une de ses étudiantes, Barbara, avec laquelle il a passé une nuit bien arrosée et qui a eu la mauvaise idée de mourir dans son lit. Sans plus de remords ou d’explications, il jette son cadavre dans un gouffre, en pleine montagne, non loin de sa maison isolée. Nous voilà lancés sur la piste d’une trame policière un peu particulière : sans meurtre mais avec suppression d’un cadavre gênant, sans mobile mais avec des traces, même insignifiantes, même cachées. Le narrateur, tout en se sentant hors de cause, doit donc se tenir sur ses gardes. Et nous aussi, sous peine d’être décontenancés par les détours d’Incidences. Car Djian annonce un récit policier, mais écrit une histoire d’amour sous forme de roman d’apprentissage et d’étude de mœurs.

De fait, l’enquête autour de la disparition de Barbara sert de toile de fond à l’intrigue principale, moins palpitante quoique peu banale, d’un Zuckerman frenchy aux prises avec son désir, son passé trouble, les codes et l’hypocrisie du milieu universitaire, le néo-conservatisme ambiant, une étudiante allumeuse fille d’un riche escroc en col blanc. Cela fait beaucoup pour un seul homme, qui plus est migraineux, immature, perturbé et fumeur impénitent. Rien n’est en effet plus apaisant pour lui qu’une bouffée de tabac. Au diable les mesures de précaution sanitaire dont on nous rebat les oreilles : « la nicotine l’étourdissait toujours plus ou moins, et il priait le Ciel pour que cet incomparable effet se reproduise jusqu’à la fin des temps, pour que ce bonheur-là ne mourut jamais. Il n’y avait pas que fumer qui tuait, ici-bas – l’éventail était large. »

Ainsi suit-on les vicissitudes de l’âme de Marc, ses doutes, ses affres sexuelles – des aventures sans lendemain avec de jeunes femmes dont il oublie le nom, des relations incestueuses avec sa sœur Marianne, qui vit sous le même toit que lui. Non qu’il ne soit pas séduisant – c’est plutôt un charmeur, conscient de son pouvoir de séduction dont il jouit auprès de ses étudiantes –, mais il n’a jamais connu d’amour adulte. Avec sa sœur, il s’agit d’un lien pathologique, d’une forme de repli sur soi contre la peur d’être abandonné ou blessé : « c’était comme de regarder le soleil en face, en plein midi, il était aussitôt aveuglé, incapable de prononcer un mot, incapable de dire ce qu’il ressentait. » Une femme va littéralement le faire renaître, Myriam, la belle-mère de Barbara. Elle surgit par surprise et accapare son esprit, dès lors aimanté par son corps, brûlant soudain d’un amour inattendu et inédit. Toutefois, le réel ne tarde pas à se rappeler à lui. Et les mauvais tours du destin vont s’enchaîner, sur un mode drôlement désespéré ou désespérément drôle. Ce qui donne lieu à des réflexions telles que : « Ainsi avait-il fallu qu’une telle chose arrive. Coup du sort. Si l’on n’appelait pas ça être maudit, comment appelait-on ça? », ou encore : « Franchement, il ne connaissait pas de meilleur moyen pour s’attirer toutes sortes d’ennuis. Un véritable ravissement. »

Le narrateur semble bien être poursuivi par les malheurs depuis une enfance traumatisante qui pèse encore sur ses épaules d’homme mûr. On n’en dira pas plus pour ne pas briser l’effet de surprise. Djian prouve une fois de plus son goût pour le clair obscur. Sans donner toutes les clés, il révèle, à coups de réminiscences fugitives, les dessous d’une famille tordue. Et comme il ne respecte pas à la lettre les conventions du genre (polar, Bildungsroman…), il laisse des zones d’ombre, abandonne les interprétations psychologiques au profit de ce qui lui importe le plus, le style. Celui que son personnage tente en vain d’enseigner à ses étudiants, implorant, devant la médiocrité des auteurs français actuels : « Qu’on nous rende Marguerite Duras, par pitié ». Une remarque qui, bien sûr, ne vaut pas pour ce livre, dont le montage créé une tension permanente, et qui fait penser que Djian a définitivement fait sienne la phrase de Salinger : « j’écris des livres que j’ai envie de lire ». 

  • Philippe Djian, Incidences, Gallimard, 2010.

Photo : image extraite du film Le Sacrifice d’Andreï Tarkovski.

Publicités

2 Responses to Djiantesque !

  1. Ping : Incidences, le dernier roman de Philippe Djian « C'est-à-lire ?

  2. isa says:

    Je viens de le finir. Oui, je sais, je suis en gros décalage horaire par rapport à tes billets… J’ai beaucoup aimé ce livre moi aussi. Djian fait là la démonstration qu’il est bel et bien un orfèvre du style, un écrivain captivant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :