Son Amérique a craqué

Retour sur Joan Didion, grande sismographe de la fêlure du rêve américain.

Curieusement, il a fallu attendre 2007 et les traductions du bouleversant L’Année de la pensée magique (2005), encensé par la presse et couronné par le prix Médicis de l’essai, et du roman Maria avec et sans rien (1970) pour enfin découvrir en France Joan Didion, véritable mythe outre-Atlantique. Dans L’Amérique, recueil de chroniques écrites de 1965 à 1990, la muse de Bret Easton Ellis ou Jay McInernay dévoile l’envers du rêve américain. Une virée en enfer, loin, très loin des clichés d’Hollywood et du folkore hippy.

L’Amérique de Joan Didion ne ressemble en rien à celle, grandiose, héroïque, fantasmée, des films ou des livres. Son Amérique est celle des faits divers. De la vie prosaïque. De la réalité crue et violente qui supplante la légende, qui défait les faux-semblants, qui débusque les songes creux, qui brise les mythes de la liberté et du recommencement toujours possible, ces idéaux d’ordinaire si bien attachés à la bannière étoilée. Sous sa plume, l’eldorado américain se transforme en théâtre de la désillusion.


Figure du « New Journalism » (1), cette forme d’investigation subjective empruntée à la fiction littéraire, Joan Didion écrit en se mettant en scène. Mais elle possède un talent de clairvoyance doublé d’un don d’empathie qui lui permet d’épouser au plus près les sentiments de ceux dont elle parle, de croquer des épisodes de la vie plein cadre, en captant quand il le faut les détails significatifs. Son style a beau être sec, il donne à voir, sans voyeurisme, l’essentiel. Derrière ses reportages au long cours se dessine le portrait doux-amer d’un pays en pleine décomposition :

« C’était un pays de dépôts de bilan et d’annonces de ventes aux enchères publiques et d’histoires quotidiennes de meurtres gratuits et d’enfants égarés et de maisons abandonnées et de vandales qui ne savaient même pas orthographier les mots orduriers qu’ils griffonnaient sur les murs. C’était un pays où il était courant de voir des familles se volatiser, laissant dans leur sillage des chèques en bois et des papiers de procédure de saisie. Des adolescents erraient d’une ville déchirée à l’autre, renonçant au passé comme au futur tels des serpents se défaisant de leur peau pendant la mue ; enfants à qui l’on n’avait jamais appris et qui n’apprendraient désormais jamais les jeux assurant la cohésion de la société. »

A peu de choses près, on peut y retrouver le reflet des Etats-Unis en ce début de millénaire. Prémonitoires du désarroi actuel, les onze chroniques ici rassemblées racontent la vie en marge d’individus révoltés, meurtris, désaxés ou en voie de le devenir. Les hippies du quartier de Haight-Ashbury à San Francisco, les Black Panthers, les Doors, les fidèles de gourous religieux… Et, le plus étonnant, Joan Didion elle-même, qui se décrit sombrant dans la dépression alors qu’elle se voit auréolée du titre de « Femme de l’année » 1968 par le Los Angeles Times. Là encore, sa lucidité est admirable :

« Je veux que vous compreniez exactement à qui vous avez affaire : vous avez affaire à une femme qui depuis quelque temps se sent radicalement étrangère à la plupart des idées qui paraissent intéresser les autres. Vous avez affaire à une femme qui, quelque part en cours de route, a égaré le peu de foi qu’elle avait eu dans le contrat social, dans le principe de progrès, dans le grand dessein de l’aventure humaine. Très souvent, ces dernières années, je me fais l’effet d’une somnambule, traversant le monde sans avoir conscience des grandes questions de l’époque, ignorant ses données de base, sensible uniquement à l’étoffe dont sont faits les mauvais rêves ».

Suivre Joan Didion déambuler le jour comme dans un cauchemar nocturne, c’est découvrir le monde underground, toute une communauté, dans laquelle elle s’inscrit, en proie au vide existentiel des sixties, au bord de la rupture avec un environnement présenté comme glissant vers la paranoïa généralisée. Il faut lire les pages qu’elle consacre aux jeunes drogués livrés à eux-mêmes, à l’irréalité qui régnait au tournant des années soixante, dont elle s’avère l’une des meilleures « sismographes », comme la qualifie Pierre-Yves Petillon en préface.

« Tout était indicible mais rien n’était inimaginable. La tentation mystique de l’idée de « péché » – cette impression qu’il était possible d’aller « trop loin », et que beaucoup de gens le faisaient – était très présente parmi nous en 1968 et 1969. Une tension en vortex, démente et séduisante, montait au sein de la communauté. La nervosité s’installait. Je me rappelle une époque où les chiens aboyaient tous les soirs et la lune était toujours pleine. »

Ce sera d’ailleurs l’assassinat de Sharon Tate par les adeptes de Charles Manson, en août 1969, qui marquera la fin apocalyptique de cette période désenchantée. Entre temps, Joan Didion aura pu nous donner un aperçu de cet univers improbable, où les rencontres n’obéissaient à aucune logique, sinon celle des rêves, où les musiciens vivaient dans une profonde insouciance, dans un anticonformisme délibéré :

« Un jour, quelqu’un amena Janis Joplin à une fête dans la maison de Franklin Avenue ; elle venait de donner un concert et elle voulait un brandy-Bénédictine dans un grand gobelet à eau. Les musiciens ne voulaient jamais des boissons ordinaires. Ils voulaient du saké ou des cocktails à base de champagne, ou de la tequilla sec. Passer du temps avec des musiciens était déroutant et exigeait une approche d’une souplesse et, au fond, d’une passivité que je n’ai jamais pu tout à fait acquérir. D’abord, le temps n’avait aucune importance : nous dînerions à neuf heures, ou alors à onze heures et demie, à moins que nous ne commandions à manger plus tard. Nous irions à l’USC voir le Living Theater si la limousine arrivait au moment précis où personne n’aurait préparé à boire ou sorti une cigarette ou organisé un rendez-vous avec Ultra Violet au Montecito. De toute façon David Hockney arrivait. De toute façon nous irions à l’USC voir le Living Theater ce soir ou nous irions voir le Linving Theater un autre soir, à New York, ou à Prague. »

Pourtant Didion est déjà trop vieille pour les hippies. Elle qui est née en Californie en 1934, elle qui a foulé les bancs de l’université de Bekerley dans les années 1950, n’est que « l’enfant de son époque », celle de la génération dite « silencieuse » qui ne croyait pas pouvoir infléchir le destin des hommes en prenant fait et cause pour des révolutions. Une autre époque donc, comparée aux premiers mouvements contestataires sur les campus, une décennie plus tard.

Dans ce livre passionnant de bout en bout sont également évoqués John Wayne en cow-boy vieillissant luttant contre son cancer, la plage hawaïenne de Tant qu’il y aura des hommes, des crimes crapuleux ou passionnels non élucidés, New York, l’« affaire de Central Park ». Ce dernier exemple illustre l’habileté de Joan Didion quand elle radiographie l’Amérique. Au-delà de l’affaire du viol d’une joggeuse, le 20 avril 1989, elle révèle surtout les clivages sociaux, les tensions sociales et la fêlure identitaire des Etats-Unis. Elle s’interroge aussi sur les mécanismes des médias pris dans la tourmente de l’hystérie collective, explique comment une victime « idéale » peut devenir une icône si elle est l’objet d’un destin aveugle, si elle a un parcours édifiant. Mais son analyse va encore plus loin. Et c’est à la ville elle-même qu’elle fait un sort. New York et ses « histoires sentimentales » fabriquées de toutes pièces sont ses cibles. Ces histoires, qui « jouent le rôle d’endorphines dans la vie de la cité, telle une source intégrée de morphine naturelle brouillant les contours des problèmes réels et en grande partie insolubles », cachent la véritable nature de New York – qu’elle compare à une ville du tiers monde –, tentent de « l’exonérer de sa propre criminalité rampante », de sa corruption fondatrice.
Extraire du quotidien la sève journalistique, presser le réel comme un citron pour n’en garder que le jus acide, tel est, entre autres, l’un des traits de son écriture. En effet, Didion n’est pas dupe des histoires qu’on se raconte pour pouvoir vivre. « Nous vivons entièrement, surtout si nous sommes écrivains, à travers l’imposition d’une trame narrative sur des images disparates, à travers les « idées » avec lesquelles nous avons appris à figer ce tissu mouvant de fantasmagories qu’est notre expérience réelle. » En confessant ses propres névroses, elle avoue qu’elle ne connaît plus à l’avance le scénario de son histoire, obligée d’improviser :

« (…) j’étais censée avoir un script et je l’avais égaré. J’étais censée réagir à certaines répliques, et je ne les entendais plus. J’étais censée connaître le scénario, mais la seule chose que je connaissais, c’était ce que je voyais : des flashs en séquences variables, des images sans la moindre « signification » au-delà de l’ordre temporaire dans lequel elles se présentaient, non pas un film mais une expérience de salle de montage. Arrivée sans doute à ce qui serait le milieu de ma vie, je voulais continuer à croire à l’histoire et à l’intelligibilité de l’histoire, mais savoir qu’on pouvait changer le sens des choses selon le montage, c’était commencer à percevoir cette expérience comme quelque chose d’électrique plutôt qu’éthique. »

Au détour de ses rencontres, Joan Didion questionne également l’apparence des choses, la mémoire, la notion de territoire et d’identité, démontrant par exemple que la Californie est forcément « ailleurs » et que ceux qui pensent y être allé se trompent :

« Ils ont été à Los Angeles ou San Francisco, ils sont passés en voiture à travers le tronc percé d’un séquoia géant et ils ont vu le Pacifique laqué par le soleil de l’après-midi sur la côte de Big Sur, et ils ont naturellement tendance à croire qu’ils ont bel et bien été en Californie. Or ils n’y sont pas allés, et n’iront sans doute jamais, car c’est là un voyage plus long et à bien des égards plus difficile qu’ils ne sont disposés à entreprendre, l’un de ces voyages où la destination tremble à l’horizon, chimérique et s’éloignant sans cesse, s’amenuisant sans cesse. »

Complexe et illusoire. Au fond, son Amérique est placée sous le signe du vacillement (mental, métaphysique, géographique), subi ou volontaire. A lire absolument.

 NOTE :
(1) Terme inventé par Tom Wolfe à l’occasion d’une anthologie d’articles, le « New Journalism » (« Nouveau Journalisme ») applique les techniques narratives du roman et de la nouvelle à la presse écrite. En vogue dans les années 1960-70, il suppose un filtre subjectif, le recours la 1ere personne comme point de vue, les détails quotidiens, les dialogues cités en entier. Ce mouvement est incarné – pour ne citer que ses représentants les plus connus – par Tom Wolfe (Acid Test, 1968, Le gauchisme de Park Avenue, 1970), Norman Mailer, Hunter S. Thompson (quoique dans un genre radical, dit « gonzo journalism »), Joan Didion.

Pierre-Yves Petillon remarque à juste titre que Didion est néanmoins « l’anti-Tom Wolfe » dans la mesure où lui « surfe joyeusement sur la vague du « Mouvement » », tandis qu’elle « y lit plutôt les signes et les symptômes d’une crise morale ».

  • Joan Didion, L’Amérique, 1965-1990, chroniques, Grasset, 2009. Préface de Pierre-Yves Petillon.
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