Voyage au centre des livres aux côtés de Linda Lê

Comme un prolongement au Complexe de Caliban (1), ce recueil des préfaces écrites par Linda Lê pour la collection de textes classiques du Livre de Poche est une promenade érudite, sensible et alerte parmi des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Son titre en forme de précepte semble avoir porté l’auteure vers une écriture habitée et ensorcelante où chaque mot résonne avec justesse, où rien n’est vain. On connaît la rigueur obstinée de Linda Lê, sa précision maniaque, et l’on admire sa grande maîtrise des textes qu’elle a lus et relus inlassablement.

Introductions littéraires mêlant analyses et croquis biographiques, loin du mausolée convenu, ces présentations se lisent comme des histoires indépendantes. En émanent un regard vivifiant, un savoir tout sauf triste ou pédant, un esprit tout sauf corseté par des clichés.

Avec Linda Lê, on sent « l’odeur des vies rassises et des destins fanés » décrite par Paul Nizon ; on reste fasciné devant la liberté absolue de Marina Tsvétaeva, « la pendue de Yelabouga », dont « la trajectoire s’acheva en nœud coulant dans un trou perdu en pleine République tatare » ; fasciné aussi devant un autre écrivain exilé, qui a trahi sa langue, sa famille, sa terre, en restant fidèle à la seule littérature, Joseph Conrad, dont le style est tout en « muscles, voix, vision » ; on découvre, derrière le récit du déclin de la bourgeoisie, d’une extinction, le lien qui unit deux Thomas, Mann et Bernhard, aux deux extrémités du 20e siècle ; on suit les errements de Knut Hamsun, dont le portrait tient en quatre mots d’une grande intensité, « la chair et les nerfs, la faim et la folie » ; on pénètre l’univers incorruptible d’Ingeborg Bachmann, « ce brasier d’énigmes », cette citoyenne d’un pays qu’elle exècre, « cette femme, à qui Ungaretti offre des amulettes, moins pour la préserver des maléfices du monde extérieur que pour la protéger d’elle-même, (…) qui demande à être hospitalisée et se fait envoyer des fleurs », qui envoie « des signaux pour (…) avertir de sa propre faiblesse ». On y croise aussi Henry James, Friedrich Dürrenmatt, Ismaïl Kadaré, Yasunari Kawabata, Bohumil Hrabal… Et d’autres encore dont elle interroge le secret de l’œuvre, en écoutant attentivement « la confidence qui lui est murmurée à l’oreille ». A nous d’en goûter la substance ici retraduite. La lire est un bonheur.

    « Je veux écrire sur le bonheur », lit-on dans les premières pages de Dans le ventre de la baleine. Comment nier ce besoin qu’a chacun de trouver une « ration quotidienne de bonheur qui (lui) rince les yeux » ? Comment, aussi, écrire sur le bonheur quand il suffit de mettre le nez à sa fenêtre pour voir le sordide, le dérisoire, l’atroce qui s’attachent aux semelles de chaque vagabond sur cette terre ? Où trouver l’énergie nécessaire pour cela, le sentir mieux que d’autres, le vivre plus intensément que d’autres, et prendre malgré tout son bâton de pèlerin, continuer à marcher, à aller frapper à toutes les portes et quêter des fragments de bonheur ?

    Qu’est-ce, ce bonheur sur lequel veut écrire Paul Nizon ? C’est, dit-il, le moment où « les vaisseaux attendent de lever l’ancre », où ta vie ne paraît pas avoir plus de poids qu’un peu de poussière tombé des étoiles, où tout apparaît comme des riens gorgés de mystère, où le désenchantement n’a pas encore « enfoncé ses crocs » dans ta chair. Peu importe si des morsures récompensent ces rêveries. L’essentiel est d’avoir fait place au bonheur, préparé cette « explosion irraisonnée », échappé un instant à la fange. « Que la terre te soit légère », lit-on encore sous la plume de Paul Nizon. Il ne s’agit pas de se mentir à soi-même, de vouloir à tout prix faire miroiter des éclats de bonheur, mais de se dire : « Tu cesses de geindre, de vociférer, parce que c’est tellement facile d’attirer l’attention quand on se livre à un tapage nocturne, laisse-toi submerger par la vie, tu verras qu’elle manque de souffle, qu’elle est usée, qu’elle est lasse et, cependant, encore capable de t’étonner. Pour qu’elle puisse te surprendre, il faut que, chez toi, le métier d’écrire et celui de vivre se confondent. Là est la difficulté, là se situe la ligne de partage, et non pas, comme tu le crois, entre le chœur des désespérés et les chanteurs du petit matin. »

NOTE :

(1) Linda Lê, Le Complexe de Caliban, Christian Bourgois, 2005. Entre exercices d’admiration et éclats autobiographiques, se succèdent les livres qui ont nourri l’auteure depuis son enfance. « Mon attachement pour les marginaux et les démunis détermina très tôt mes choix de lecture. Ce goût ne devait jamais se démentir. »

  • Linda Lê, Tu écriras sur le bonheur, Presses Universitaires de France (1999), repris en poche chez Christian Bourgois, 2009.
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2 Responses to Voyage au centre des livres aux côtés de Linda Lê

  1. Cacciato says:

    Bonjour Claire,

    Linda Lê est une de mes écrivaines préférées. J’ai beaucoup aimé Le Complexe de Caliban qui permet aussi d’appréhender les influences littéraires de cette auteure dont écrire est vivre. J’espère qu’il y aura d’autres billets sur cette auteure.

    • mabooklist says:

      Je suis tout à fait d’accord avec toi. Linda Lê sait communiquer son amour des textes avec intelligence, générosité et élégance. Ce qui est plutôt rare aujourd’hui, non?

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