Brèves de Salon

Retour express sur le Salon du Livre de Paris 2010 (26-31 mars 2010)

Trentième anniversaire oblige, le Salon du Livre de Paris (qui pour l’occasion a rallongé son nom en l’affublant de sa localisation géographique) a choisi cette année d’inviter quatre-vingt-dix auteurs de tous horizons, sans mettre un pays particulier à l’honneur. Trente auteurs étrangers, trente auteurs français, trente auteurs invités par le Centre national du livre.

Sans rappeler, dans le cadre de ce billet, les soubresauts qui ont agité l’organisation de ce rituel bien rôdé et quelque peu gâché la fête (1), je retiendrai de ces six jours le plaisir de rencontrer et d’écouter la parole si précieuse et si singulière des écrivains. Le regard neuf qu’ils posent sur le monde, les autres, l’Autre, est à mon sens indispensable pour comprendre ce qui nous entoure et nous constitue, pour gratter la surface glacée des choses et y découvrir une réalité différente et mobile, qui n’a que faire des discours figés et prédigérés… et pour vivre davantage. Rendons hommage à ces écrivains dont les très attendus Paul Auster et Salman Rushdie, amis dans la vie et qui se sont livrés à un plaisante joute verbale pleine d’humour, les non moins plébiscités Umberto Eco, Luis Sepulvéda, Imre Kertész…, les têtes d’affiches habituées (Amélie Nothomb, Frédéric Beigdeder…), et ceux qui auraient mérité une plus grande attention, tels Enrique Vila-Matas (seulement une vingtaine de lecteurs l’attendaient à la séance de dédicaces, alors que juste à côté de lui, Paul Auster avec lequel il venait de participer à une table ronde signait à la chaîne des centaines d’exemplaires, transformé en objet d’extase par une foule prête à patienter pendant près de deux heures !), Antonio Lobo Antunes…

Dédicace d’Enrique Vila-Matas

Je garderai un souvenir ému de l’heure passée en compagnie de Linda Lê évoquant sa bibliothèque personnelle : aussi bien celle physique, matérielle, qui la contraint, faute de place, à sélectionner drastiquement ses livres, que celle des idées, de sa famille d’écrivains qu’elle considère comme « des enfants de la nuit, mais aussi des nyctalopes qui voient dans la nuit ». En prolongement de mon précédent billet, je peux préciser que son œuvre sur fond de perte, de deuil et de folie rend hommage, sans lourdeur ni signaux trop évidents, aux livres qui l’ont marquée, qui ont symbolisé « la hache qui brise la mer gelée en nous » pour reprendre la très belle expression de Kafka (2). Le dénominateur commun à tous les auteurs qu’elle admire et qui l’ont aidée à vivre est leur rébellion. Derrière ce terme, il faut comprendre leur intransigeance, la nécessité vitale de leur engagement dans l’écriture. Pour elle, les lire, c’est « reconnaître ce que l’on attend » et écrire, c’est provoquer « une tentative de subversion de soi ». Voilà pourquoi elle apprécie par exemple Calaferte – pour ne citer que lui – qui ne cédait jamais au cliché, rompait avec l’académisme ou tout autre forme héritée et recherchait avant tout « le fracassement ».

Jacques Roubaud, mathématicien, poète, romancier, romancier et nouvelliste, s’est également prêté au jeu de la bibliothèque personnelle. Ses propos alertes et amusés, témoignant à la fois de sa grande curiosité et de son appartenance à l’Oulipo, valaient bien une halte dans son univers. Un monde où la précision de la rythmique versifiée le dispute au hasard espéré. Ainsi, pour ce grand amateur de bibliothèques publiques, rien de plus fascinant que de tomber sur le livre « voisin », c’est-à-dire celui inattendu, qui, placé à proximité de celui au contraire désiré, se révèlera être plus signifiant encore que le premier. Pour avoir une idée de son œuvre, il faut oser se plonger dans son gigantesque recueil Le Grand Incendie de Londres, une somme impressionnante d’écrits multiples (marches dans Londres ou Paris, travaux oulipiens, récits de voyages aux Etats-Unis, rencontre avec Jacques Lacan), dépassant les limites formelles de l’autofiction et de l’autobiographie, inclassable donc, et pesant, au dire Roubaud lui-même,1,7 kg !

Autre temps fort du Salon du Livre de Paris 2010, hormis les incontournables entretiens avec Paul Auster, la présence d’Imre Kertész, auteur entre autres d’Etre sans destin et de Dossier K. Il est notamment revenu sur l’écriture confrontée à l’insurmontable expérience des camps, lui qui a dû attendre près de quarante ans avant de voir ses livres publiés dans son pays, la Hongrie. Rappelant des vérités simples comme celles-ci : « L’être sans destin, c’est celui qui est entraîné de mensonge en mensonge », « Le survivant est la conséquence d’une panne de la machine de mort », « Ma question n’est pas celle, généralement admise, qu’il ne faut surtout pas oublier ce qui s’est passsé, mais comment faire pour oublier », « Ce n’est pas le mal qui n’a pas d’explication, mais le bien ».

NOTES :

(1) L’édition 2010 du Salon du Livre de Paris a en effet été marquée par un vent de colère de la part de certains éditeurs, jugeant la location d’espace trop chère et souhaitant une redéfinition du sens de cet événement, à leur goût ronronnant et peu innovant. Pour plus d’infos, voir : http://bibliobs.nouvelobs.com/20100222/17890/salon-du-livre-la-debandade
A noter, la baisse de la fréquentation du salon cette année (190 000 visiteurs, soit 7% de moins qu’en 2009).

(2) « Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire (…). Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois », lettre de Kafka à son ami Oskar Pollak en 1904.

PISTES DE LECTURE :

  • Imre Kertész, Le Refus, Actes Sud, Babel, 2001.
  • Linda Lê, Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau, Christian Bourgois, 2009.
  • Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres, Le Seuil, 2009.
  • Enrique Vila-Matas, Dublinesca, Christian Bourgois, 2010.
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