Serial writer : Thomas Clerc obsédé par le crime

Adepte des exercices de style littéraires, Thomas Clerc décline son obsession du meurtre en dix-huit variations.


Le crime ne fascine pas seulement les foules, il fascine aussi les écrivains. Et Thomas Clerc, tout particulièrement : « Le crime est pour moi une si vieille histoire qu’il dépasse un peu le cadre du simple topos littéraire. Je n’ai pas choisi mon sujet, je n’ai choisi que son traitement, faisant j’espère du nouveau à partir de l’ancien », avoue-t-il en postface de son livre. Pour prendre la pleine mesure de ces paroles lourdes de sens, il faut lire le recueil jusqu’à la dernière nouvelle, consacrée à son arrière grand-père, et enfin saisir le nœud de l’énigme, découvrir, dans un drame familial, l’origine de cette obsession funeste.
Si le meurtre s’est imposé à l’auteur comme le leitmotiv, comme la clé de voûte de l’édifice« l’axe créant la cohésion du livre » -, c’est qu’il concerne des personnalités célèbres ou anonymes qui l’ont marqué, soit que les victimes lui étaient proches, soit qu’elles étaient exemplaires ou héroïques de leur vivant, ou encore sacralisées par leur mort scandaleusement précipitée.

De Roland Barthes à Edouard Levé, en passant Gianni Versace, Pier Paolo Pasolini, Marvin Gaye ou Maurice Sachs, Thomas Clerc retrace dix-huit destins brisés nets pour diverses raisons : le hasard, l’erreur, la vengeance, la folie, le désespoir, un idéal ou un engagement politique qui se heurtent à la résistance du réel… Pourtant, chaque histoire entre en résonance avec les autres et participe à l’unité du recueil, conçu autour de cette ritournelle amorçant chacun des titres : L’homme qui tua… A partir ce cette formule générale et modulable à l’infini, le livre trouve sa cohérence. Les nouvelles renvoient aux morceaux d’un album-concept, comme l’ont été le Sgt Pepper’s des Beatles et surtout le Pin-ups de David Bowie, références clés de l’auteur. « Dans mon livre, ce sont les noms propres qui sont les airs ». Voilà pour la structure générée en prenant l’exemple de la musique et du rock.

Mais au-delà du dispositif complexe et réussi – qui répondait aussi au besoin de contrecarrer l’idée reçue de la nouvelle comme genre mineur -, L’homme qui tua Roland Barthes nous emmène dans une traversée bouleversante et sans retour. Se plaçant tantôt du côté de la victime, tantôt du côté du coupable, Thomas Clerc parvient à restituer les derniers moments de personnages innocents, fous ou abjects. Il se réapproprie des faits divers pour en faire des objets langagiers. Et réussit à couler des éléments vrais, si médiatisés qu’ils sont reconnaissables par tous, dans le creuset d’une esthétique iconoclaste, plurielle, mêlant part autobiographique, vérités historiques et fiction. A chaque nouvelle, sa forme, dictée par le contexte, le thème. On retrouve le monologue intérieur proche du délire, le montage alterné, le flash-back brutal, le souvenir d’enfance, le secret de famille, le conte, le portrait énumératif, la complainte, le langage SMS, le style automatique… De ces contraintes conceptuelles découle une vision inédite de ces morts qui contrevient à l’imagerie façonnée par les médias et entretenue la mémoire.

Il y a quelque chose de déstabilisant à parcourir l’un après l’autre ces fragments d’existences au bord de l’instant fatal, juste avant la fin. Il y a aussi comme un gouffre insondable dans l’écart entre la victime et son bourreau (que l’homme le plus important soit éliminé par l’homme le plus insignifiant). Tout cela mêlé – mémorial décalé, concept brillant, questionnement dérangeant – accompagne le lecteur dans son chemin de croix.

« En effet, au moment où la photo a été prise, la princesse Diana a tourné la tête, sa chevelure seule faisant obstacle au flash. J’ignore si le paparazzi est l’homme qui tua lady Di. Je sais seulement que ses  cheveux auburn sont le dernier rempart de cette femme sans visage. Ainsi, dans la dernière photo de lady Di vivante, on ne voit pas lady Diana, mais son visage tourné qui semble crier « no ! ». Sur cet ultime document le chauffeur fou voit la mort en face, tandis que la princesse aux abois se détourne de son regard de Méduse. Ce que nous contemplons, nous autres vivants, est le spectacle ambigu et effroyable, des hommes devant la mort, qui, comme le soleil, ne peut se regarder en face. »

  • Thomas Clerc, L’homme qui tua Roland Barthes et autres nouvelles, L’Arbalète, Gallimard, 2010.
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One Response to Serial writer : Thomas Clerc obsédé par le crime

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