Cortázar, poète libre

L’écrivain Julio Cortázar ne se résume pas à Marelle, roman total qui condense tous les autres et fait de l’infini un absolu. C’est aussi un formidable nouvelliste et par-dessus tout un poète. Mais attention, pas un représentant du réalisme magique, en dépit de ses origines latino-américaines. Son surréalisme puise davantage dans un onirisme noir, ses contes fantastiques ont un goût d’irrationnel indéfinissable et sa langue tendra toujours vers la simplicité, la « soustraction », luttant contre les ornements décoratifs et superflus.

Crépuscule d’automne, traduit pour la première fois en français depuis sa parution en espagnol (1984), est un recueil de textes hétéroclites, écrits à plusieurs périodes de sa vie et rassemblés par ses soins. Une mosaïque dont l’unité paradoxale réside dans son intense liberté. On sait que Cortázar était passé en maître en l’art d’orchestrer des lectures aléatoires et de laisser aux critiques littéraires les plus chevronnés le bon plaisir de mettre de l’ordre dans son œuvre pour la classer. Celle-ci ne s’y prête pas facilement. A l’opposé de tous les schémas usés, de tous les conformismes, elle n’aura eu de cesse de provoquer le hasard et les lignes de fuite. Guidée par ce principe rappelé dans ce recueil :  » Ne pas accepter un autre ordre que celui des affinités, une autre chronologie que celle du cœur, un autre horaire que celui des rencontres à contretemps, les véritables. » La règle est respectée à la lettre au fil des pages de ce livre qu’on s’approprie sans peine et dont la beauté poétique « arrive jusqu’à nous comme une flèche d’abeilles ».

On y voit défiler les rues et jardins de Buenos Aires, des tableaux nocturnes et des fulgurants éclairs, des souvenirs de jeunesse, on y ressent la colère, le désir, le désespoir de l’amour, la nostalgie du pays quitté (1). Les thèmes sont aussi variés que les formats et les styles. Cortázar était d’ailleurs obstinément convaincu que « poésie et prose se renforcent réciproquement » et que des lectures alternées de l’une à l’autre « ne les agressent ni les abrogent ».

Parlez, vous avez trois minutes

Au retour de la promenade
où j’ai cueilli une fleurette pour t’avoir un moment
entre mes doigts,
et j’ai bu une bouteille de Beaujolais pour descendre dans le puits
où dansait un ours lunaire,
je suspends ma peau dans l’ombre dorée de la lampe
et je sais que je serai seul dans la ville
la plus peuplée du monde.

Tu excuseras ce bilan hystérique entre cavale de rat et plainte
de morphine,
en tenant compte qu’il fait froid, il pleut sur ma tasse de café,
et sur le croissant l’humidité lisse ses petites pattes d’éponge.

En sachant de plus
que je pense à toi obstinément comme une machine aveugle,
comme le chiffre interminable qui répète le gong de la fièvre
ou le loup qui tient dans sa main la colombe et la caresse
d’heure en heure
jusqu’à mélanger les doigts et les plumes en une seule mie de
tendresse

Je crois que tu pressentiras ce qui arrive,
comme je te pressens à distance dans ta ville,
au retour de la promenade où tu as peut-être cueilli
la même fleurette, un peu par botanique,
un peu parce qu’ici,
parce qu’il est nécessaire
que l’on ne soit pas si seuls, que l’on s’offre
un pétale, même un brin d’herbe, un fil.

  

L’interrogateur

Je ne questionne pas sur les gloires ni les neiges,
je veux savoir où se retrouvent les hirondelles mortes,
où vont les boîtes d’allumettes usées.
Aussi grand que soit le monde
il y a les ongles à couper, les effiloches,
les enveloppes fatiguées, les cils qui tombent.
Où vont les brumes, le dépôt du café,
Les almanachs d’un autre temps ?

Je questionne sur le vide qui nous amine ;
je présume que dans ces cimetières
la peur pousse peu à peu
et que c’est là que couve le Rokh.

 

(1) Cortázar était familier de l’exil. Son père étant consul d’Argentine en Belgique, il naquit à Bruxelles et ne découvrit Buenos Aires qu’à l’âge de quatre ans. Peu de temps après, son père disparut alors qu’il était sorti acheter un paquet de cigarettes. Exil paternel (?) qui le laissera grandir seul avec sa mère et sa sœur. En 1951, sous la dictature péroniste, il prendra la fuite à son tour et se réfugiera en France.

  • Julio Cortázar, Crépuscule d’automne (1984), éditions José Corti, coll. Ibériques, 2010.

Voir aussi : Nord perdu (au hasard Cortázar)

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