Singer, Lago et New York

La Cosmopolite, collection de Stock ouverte sur la littérature étrangère, a eu l’heureuse initiative d’éditer un petit ouvrage (distribué gratuitement en librairie1) pour promouvoir son catalogue. Son thème ? New York, illustrée par deux nouvelles aussi différentes que peuvent l’être leurs auteurs : le premier qu’on ne présente plus, Isaac Bashevis Singer, émigré de sa Pologne natale aux Etats-Unis en 1935 et prix Nobel de littérature en 1978 ; le second, Eduardo Lago, écrivain espagnol exilé à New York et remarqué pour ses deux romans, Appelle-moi Brooklyn (2009) et Voleur de cartes (2010). Deux étrangers qui se sont approprié, à deux époques, une ville mythique. Chacun la faisant sienne en l’immortalisant dans ses écrits.

On retrouve chez Isaac Bashevis Singer la nostalgie d’une culture en train de s’éteindre, le yiddish. Il la met en scène à travers un lieu où ont pris l’habitude de se regrouper les émigrés de Pologne ou de Russie, la cafétéria, qui donne son titre à la nouvelle. Parmi ces « cafeterianiks« , composés essentiellement de vieux célibataires européens au destin déçu, il y a Esther, une femme plus jeune qui a lu tous les livres du narrateur, double de Singer lui-même. Un jour, la cafétéria brûle mystérieusement. Le temps passe et recouvre la mémoire de son voile d’oubli. Esther a disparu, des rumeurs courent sur elle. Quand un jour, elle réapparaît à la porte de l’écrivain. Et lui raconte sa vision, proprement fantastique, de la nuit de l’incendie de la cafétéria : Hitler se trouvait sur place. Après l’effroi et le soupçon de folie provoqués par une telle révélation, le narrateur s’interroge : « Des cadavres se promèneraient-ils à Broadway ? » En quelques pages superbes, Singer décrit l’irruption de ce « fragment de réalité que la censure divine nous interdit d’habitude ».

« J’ai souvent joué à imaginé que l’humanité entière souffre de schizophrénie. En même temps qu’à la fission de l’atome, on assiste à une fission de la personnalité de l’Homo sapiens. Tant qu’il s’agit de technologie, le cerveau humain fonctionne encore, mais, partout ailleurs, la dégénérescence a commencé. Ils sont tous fous : les communistes, les fascistes, les prêcheurs de démocratie, les écrivains, les peintres, le clergé, les athées. Bientôt, la technologie se désintégrera aussi. Les buildings s’effondreront. Les centrales cesseront de nous fournir l’électricité. Les généraux lâcheront des bombes sur leurs propres pays. Des révolutionnaires fous courront dans les rues en criant des slogans insensés. J’ai souvent pensé que cela commencerait à New York. Cette métropole présente tous les signes d’un cerveau en train de devenir fou. »

Si Eduardo Lago a intitulé sa nouvelle La Trilogie de Brooklyn, il ne faut voir là aucun effet du hasard. Le clin d’œil à Paul Auster et à sa Trilogie new-yorkaise est évident et voulu. L’auteur espagnol rend hommage à son aîné dans une histoire vraiment incroyable, comme les aime Auster, mais qui n’existerait pas sans la présence d’un troisième personnage, lui aussi écrivain : Enrique Vila-Matas. Auster et Matas sont amis dans la vie. Ils se sont d’ailleurs amusés à glisser dans leurs romans des indices renvoyant à l’autre, sous forme de livres, de personnages, de situations. Cette fois, c’est au tour de Lago de rebattre les cartes entre ce qui relève de la fiction et de la réalité, et d’imaginer une rencontre entre les deux qui, a priori manquée, n’en serait pas moins la source, pour chacun, de l’écriture. Le fil de l’imaginaire en quelque sorte, né d’une filature inachevée et déceptive. Vila-Matas débarque à New York, sans connaître l’anglais ni la ville, croit croiser dans un bus le fantomatique J.D. Salinger, le suit maladroitement. Et tous ses efforts pour le retrouver le conduisent à… Paul Auster. Un savoureux imbroglio dont les deux écrivains sauront tirer profit dans leurs textes.

« Enrique lut à voix haute le passage du Carnet rouge où Auster raconte qu’il avait écrit son premier roman à la suite d’un coup de téléphone erroné. Il y explique en détail qu’au début des années 1980, quelqu’un lui avait téléphoné deux soirs de suite au sujet de l’agence Pinkerton. Après avoir raccroché pour la seconde fois, Auster avait regretté de ne pas avoir poursuivi la conversation. Il avait attendu le troisième appel qui n’arriva jamais et que c’est à cause de l’incertitude qui avait suivi ce silence qu’il avait écrit la Trilogie new-yorkaise.
Si ce qu’il dit est vrai, et il n’y a aucune raison d’en douter, soupira Vila-Matas, c’est à cause de moi qu’Auster est devenu romancier. Ce qu’à ce jour, il ignore encore… »

1. Tous ceux qui n’auraient pas l’occasion de se procurer ce petit livre, New York en Cosmopolite, peuvent retrouver les deux nouvelles en question dans ces ouvrages :

  • Isaac Bashevis Singer, La cafétéria (1968, 1970 et 1971), dans La couronne de plumes et autres nouvelles, Stock, La Cosmopolite, 2009.
  • Eduardo Lago, Trilogie de Brooklyn, paru dans le journal La clave, 2009.
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