Duras lisant « L’Amant » : un inédit de l’IMEC

Marguerite Duras a transposé au cinéma beaucoup de ses textes, mais n’a jamais tourné L’Amant, le livre qui obtint le prix Goncourt (1984) et la consacra mondialement. Lorsque le cinéaste-producteur Claude Berri en acheta les droits cinématographiques, elle pensait le faire mais, trop âgée, trop affaiblie et malade, elle cèdera la place à Jean-Jacques Annaud. Résultat : un film à gros budget et grand spectacle, diamétralement opposé à ce qu’elle imaginait, à son langage littéraire et à son rapport expérimental avec la caméra. Si elle avait elle-même porté son œuvre à l’écran, nul doute qu’elle n’aurait pas exploité la facilité en se focalisant sur l’exotisme colonial et sur les premiers émois érotiques.

On peut s’en faire une idée plus précise en regardant L’Amant ou le fantasme d’un film, mis en ligne par l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine) sur le site de La Règle du Jeu. Grâce à l’autorisation de l’ayant-droit de Marguerite Duras, son fils Jean Mascolo, il est possible de visionner ce document d’archive qui n’a jusqu’à présent été projeté que deux fois, pour quelques privilégiés.

Des cinquante minutes que dure ce montage des séances de travail autour de la préparation du scénario de L’Amant, tourné en août 1987 dans les studios de Claude Berri, on retiendra les lectures de Marguerite Duras – permettant de réentendre sa voix, son débit et ses hésitations familières –, entrecoupées des commentaires des quatre personnes présentes à ses côtés : Claude Berri, Jacques Tronel, Jérôme Beaujour et Nicole Couderc. Duras leur demande ce qui les a le plus marqué dans son livre. Elle se souvient de Sadec : « Je descends, je suis là près du bastingage. Comme dans Emily L. Il m’aborde. Les Blancs, c’est aussi rare qu’un haricot blanc dans un kilo de lentilles. Il est riche. Il a une grosse bagnole. C’est normal qu’il puisse lui demander qui elle est. Il a peur. Mais il le fait. Je savais qu’il me regardait mais je ne le regardais pas. » Elle rappelle les liens entre les membres de sa famille (une mère haïe et adorée, divinisée même par ses enfants), qui suscitent généralement l’incompréhension : « Je vois que vous êtes encore naïfs. Tout est défait. Les rapports entre la mère et les enfants sont des rapports complètement passionnels, d’amour fou comme on n’en voit pas dans les autres familles. »

Elle évoque aussi le sentiment de révolte qui l’a gagnée très jeune devant l’injustice de classes subie par sa mère. Chose que n’a pas comprise René Clément, dans son adaptation d’Un barrage contre le Pacifique. « Ce n’est pas la malchance, le barrage », dit-elle. Et de traiter Clément de « tricheur ». Elle ne veut pas qu’on triche avec son histoire. D’ailleurs, elle ne veut pas raconter son histoire. Tout le malentendu du film à venir se pose là. Elle rêve d’un film sur l’écriture, le sujet véritable de L’Amant si on le lit de près : « Je crois que ma vie a commencé à se montrer à moi. Je crois que je sais déjà me le dire, j’ai vaguement envie de mourir. Ce mot, je ne le sépare déjà plus de ma vie. Je crois que j’ai vaguement envie d’être seule, de même, je m’aperçois que je ne suis plus seule depuis que j’ai quitté l’enfance, la famille du Chasseur. Je vais écrire des livres. C’est ce que je vois au-delà de l’instant, dans le grand désert sous les traits duquel m’apparaît l’étendue de ma vie. » Berri, lui, envisage plutôt l’effet dramatique apporté, bien plus tard, par le coup de téléphone du Chinois à l’héroïne afin de lui avouer son éternel amour (facilité que Duras se reprochera d’avoir insérée à la fin de L’Amant). Il propose à Duras d’apparaître dans le film.


Claude Berri : « Ce serait dommage qu’on n’ait pas cette fin (quand le Chinois lui téléphone quarante ans plus tard), et qu’on ne vous entraperçoive pas à la fin du film, vous telle que vous êtes aujourd’hui. »

Marguerite Duras : « Je ne vois pas du tout l’intérêt. »

C. B. : « Ça authentifie. Si vous apparaissez même quelques instants au début et à la fin du film… Tout ce qui sera authentiquement Marguerite Duras sera plus fort. »

M. D. : « Oui, mais Marguerite Duras, elle sera dans cette conversation entre le Chinois et la mère (…) où elle sera définie. Par exemple, comment ils ont appris qu’elle voulait écrire… »

L’écriture, encore et toujours. Celle qui vole la vie de l’écrivain et par laquelle celui-ci recompose cette vie perdue et chaotique. « On est seul quand on écrit », confiera Duras sur ses vieux jours. « On a une vie très pauvre, les écrivains, je parle des gens qui écrivent vraiment… Je ne connais personne qui ait moins de vie personnelle que moi. » Mais comment transposer cette notion si abstraite et si peu cinématographique en images ? « Vous voulez mettre le film en danger ? », demande Berri. Pour Duras, c’est évident, la clé du film est la suivante : la jeune fille découvre grâce au Chinois qu’elle veut écrire. Le reste compte peu. C’est pourtant là que réside l’écart entre son désir de film et les attentes du producteur. « On ne peut pas bâtir un script. Je ne peux pas le faire comme celui que tu veux », lâche-t-elle à la fin. Berri tente de la rassurer : « Écrivez celui que vous avez envie de faire. Après, on verra. » La suite, on la connaît : Duras se brouillera avec Annaud et se retirera du projet non sans avoir négocié des intérêts.

 

Relire Marguerite Duras :

  • Un barrage contre le Pacifique, Gallimard, 1950.
  • L’Eden Cinéma, Mercure de France, 1977.
  • L’Amant, Éditions de Minuit, 1984.
  • L’Amant de la Chine du Nord, Gallimard, 1991.
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