Ligne de fuite

Lectures estivales #2

 

Une fuite en avant mélancolique, rythmée par le métro d’Athènes, ça vous tente ? C’est là, dans cet espace souterrain et anonyme par excellence, que se retrouvent chaque soir à huit heures Mimis, la vingtaine insouciante, et Mme Koula, qui en a le double. Lui, étudiant, est attiré par les femmes mûres, elle, comptable dans un centre des impôts, mariée et mère de deux adolescentes. La jeunesse sans attaches d’un côté, une vie bien rangée, si l’on peut dire, de l’autre, où l’absence de passion garantit un confort bourgeois. « Aucun accroc, aucun orage tout au long de ces années tranquilles. »

Justement, Mme Koula, la femme du métro, rêve de changement. Sa rencontre improbable avec Mimis réveille la promesse d’un bonheur oublié, enseveli sous le poids des habitudes et les espoirs déçus. Entre eux deux, la liaison commence sans que l’on s’en rende vraiment compte. Bien sûr leur trajet quotidien précipite leur intimité, reposant sur un rituel précis et des détails infimes : toujours la même place en tête de train, toujours les mêmes habits (pull et pantalon patte d’éléphant pour le jeune homme – nous sommes au milieu des années 1970, la Grèce sort à peine de sept années de dictature – petit tailleur vert sombre pour la femme, parfois vieillie par un pardessus gris informe), les mêmes regards impatients. Pourtant, leur désir à contre-courant est entravé par les conventions sociales, l’inéluctabilité des destins et la marche du réel. Cette tension pèse sur le rythme du récit lui-même, « à lui seul un mystère » comme le note en postface le traducteur Michel Volkovitch : « Comment se fait-il que tout aille très vite, et en même temps au ralenti ? L’histoire file comme un rêve, mais elle piétine dans un cauchemar (…). »
Comme dans toute relation amoureuse, le couple s’absente du monde extérieur, d’abord épris de plaisir, puis étouffe, pris au piège d’une unicité dévorante. Indécisions, désirs, regrets, doutes, fuites composent les grandes lignes de ce texte dont la brièveté et les ellipses ne rendent l’issue que plus cinglante. Avec une grande économie, Mènis Koumandarèas parvient à donner vie et densité à une histoire toute simple sur l’aspect éphémère des choses. « Tout ce qui était à venir, tout ce qui était passé, avait davantage d’éclat. Pas moyen de se laisser aller à la joie de l’instant. Et c’est ainsi, respirant mal, que s’écoulait la vie. » Certes, le terminus de cette échappée douce-amère ne conduit pas au bonheur espéré, mais il aura permis d’entrevoir un moment de grâce traduit dans une langue d’une envoûtante limpidité.

« Mais moi, je te veux, dit-il, malheureux comme un enfant, c’est toi que je veux… Tout ce que tu veux, tu peux l’obtenir aussi facilement ? Non, mais je me sens tellement seul, dit-il. Chacun de nous est seul, dit-elle d’une voix neutre, comme pour elle-même. Elle lui passa la main dans les cheveux, lui caressa le front qui paraissait blanc, encore épargné par la vie. Peut-être que moi aussi je veux, dit-elle d’une voix étouffée, mais on ne peut pas tout avoir ; tu oublies que je suis mariée ? Non, dit-il, et il se pencha pour l’embrasser. Elle se dégagea de nouveau, ouvrit la grille et se retrouva dans la rue. Tout ça c’est la faute de cette taverne, lança-t-elle, nous n’aurions pas dû aller là-bas ! Elle se sentait vide, un peu plus et elle s’évanouirait. Demain, lui murmura-t-elle, dans le métro… »

  • Mènis Koumandarèas, La Femme du métro, Quidam Éditeur, collection Made in Europe, 2010.

 Illustration : Camille Pot pour Folio Gallimard.

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