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Lectures estivales #3

 

Jacques Barbaut est un drôle d’animal. Il ne traque pas les lépidoptères tel Vladimir Nabokov, mais a comme lui une fascination d’entomologiste pour un objet bien précis qui en étonnera plus d’un, puisque sa proie, si l’on peut dire, n’est autre que la lettre A. Majuscule, minuscule (et autres –ules) ; littéral, vocal, magistral, original (et autres -als) ; métaphorique, anaphorique, graphique (et autres -iques)… Dans son dernier livre – inclassable – A As Anything, anthologie personnelle de la première lettre de l’alphabet, cet anticonformiste s’amuse à compiler le A dans tous ses états. Histoire de rappeler qu’après tout « le métier d’un homme de lettres, ce sont les lettres de l’alphabet » (Georges Perec). Faut-il voir dans cette obsession le symptôme d’une pathologie méconnue, d’un curieux vice ? Nullement. La quatrième de couverture dissipe tout malentendu, annonçant malicieusement aux plus sceptiques que l’auteur « n’est ni ascète ni addict, ni illettré ni lexico, ni monomane ni fou littéraire. D’ailleurs, il a trouvé son titre parmi les mots « anglés ». »

Vous l’aurez compris, Jacques Barbaut aime faire jouer les mots entre eux, provoquer des collisions de sons, de sens, de signes. L’humour affleure presque à chaque page de son anthologie ramassée, sans début ni fin, mais qui, du début à la fin, possède un ton propre, une unité reposant sur un principe formel plutôt paradoxal. En effet, celui-ci relève du plus grand minimalisme (se limiter à la lettre A, à des morceaux choisis très courts) tout en ouvrant un champ d’exploration et de méditation infini. On peut ainsi avoir l’impression, d’une citation à l’autre, d’une illustration à l’autre, de sauter du coq-à-l’âne, et pourtant des correspondances secrètes se tissent entre les différentes entrées de ce dictionnaire singulier. Aucun blabla, aucune B.A. (le « A noir » des Voyelles, tant attendu, est saboté, mais cette phrase de Rimbaud rédigée à Paul Demeny en 1871 sert d’introduction : « Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! »). Dans son filet, Barbaut a capturé l’essentiel : les mots de Jarry, Molière, Lacan, Saussure (étonnante citation qui nous invite à reconsidérer l’apôtre de l’arbitraire du signe), Claude Simon, Raymond Roussel, Tristan Tzara, Hawthorne… Il a collecté des quasi-monovocalismes (liste de mots ne comportant que la voyelle a), ponctuant l’ensemble de ses remarques et astuces. Voyez, par exemple, le A se dessiner dans cette ruse « Anti-Alligator » : « Au moment précis où le crocodilien ouvre sa gueule vorace afin de vous dévorer, insérez avec prestesse et sans trembler un bâton, une branche, un gourdin – suffisamment rigide – entre les puissantes mâchoires dudit reptible. »

« Les tarifs et la vie chère m’ont décidé à abandonner les D et vous vous laissez entraîner par le Aaïsme et vous êtes tous des idiots. » Tristan Tzara

Vocalises : « O-O-O- en crescendo / A-A-A- sous les coups de boutoir. »

 

  • Jacques Barbaut, A As Anything, Anthologie de la lettre A, éditions Nous, 2010.

Retrouvez ce billet sur le blog des éditions NOUS, plus précisément ici.
Et toute l’actualité des éditions NOUS sur leur site qui mérite bien une escale.

Illustration : Camille Pot pour Folio Gallimard.
Photo : Alphabet de Greg Gunn

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