Cause I’m Woerth it !

 Lectures estivales (off) #4

 

À quand le premier roman sur l’affaire Woerth-Bettencourt ? La saga qui fait la une des médias pourrait sans mal devenir un best-seller en librairies. On croit l’affaire pliée, et pourtant elle réserve encore des surprises embarrassantes. L’écrivain libano-britannique Percy Kemp donnait son point de vue sur la question dans le Libé d’hier (16.07.2010). Je ne résiste pas à reprendre ici son texte in extenso.


Percy Kemp (photo Richard Dumas)

 

Affaire Woerth-Bettencourt : qui d’autre sur le banc des accusés ?

Dans l’affaire Woerth-Bettencourt, les chroniqueurs et observateurs français s’intéressent surtout aux remous qui secouent la majorité, parfois à L’Oréal et à Nestlé, rarement à la plainte déposée par la fille de madame Bettencourt contre François-Marie Banier, l’accusant d’avoir profité de la faiblesse de sa mère pour la spolier. C’est pourtant cet aspect-ci de l’affaire qui interpelle le chroniqueur étranger que je suis et cette notion juridique d’abus de faiblesse et d’ignorance qui donne à réfléchir à « l’observateur désengagé » (pardon Eric Hobsbawm) que je crains d’être aussi. Car si François-Marie Banier peut être condamné pour abus de faiblesse et d’ignorance du fait qu’il aurait bonimenté madame Bettencourt et, l’ayant charmée, persuadée de servir ses intérêts au détriment de ceux de sa famille, alors, on pourrait tout aussi bien demander à un tas d’autres gens d’aller le rejoindre au banc des accusés.

En l’occurrence, je propose que soient aussi jugés pour abus de faiblesse et d’ignorance ces gouvernements qui, arguant du « secret défense », nous laissent dans l’ignorance des faits tout en nous entraînant dans des guerres dont nous ignorons les tenants et les aboutissants ; ces élus qui, les jours d’élection, nous soutirent nos votes au comptant en contrepartie de promesses au paiement indéfiniment différé ; ces vendeurs de peur qui alimentent le sentiment d’insécurité de nos vieilles gens pour s’assurer de leurs suffrages ; ces « espiocrates » qui jouent sur notre hantise du terrorisme pour nous imposer leurs caméras de surveillance jusque dans nos chambres à coucher ; ces banquiers qui profitent de l’avidité et de la crédulité de nos petits épargnants pour les embarquer dans des montages financiers qui les ruinent en toute opacité ; ces constructeurs automobiles qui nous persuadent d’acheter leur nouveau véhicule «écologique» sans rien nous dire du coût polluant que sa fabrication représente pour l’environnement ; ces publicistes qui nous vantent les qualités d’un produit tout en nous taisant ses défauts ou sa parfaite inutilité ; ces économistes qui ont fait de la croissance l’alpha et l’oméga de l’humanité mais ne nous disent rien du prix humain que nous devons lui verser ; ces ONG verdoyantes qui, en nous incitant à sauter dans le premier avion pour aller manifester en faveur de la planète aux quatre coins du globe, nous encouragent de fait à polluer en toute bonne conscience ; ces philosophes qui nous jettent de la poudre aux yeux avec leur langage abscons et leurs airs éthérés mais qui ne font en vérité qu’enfoncer des portes ouvertes ; ces artistes et ces romanciers qui, tout en nous entretenant de beauté et de créativité, ont les yeux constamment rivés sur le marché ; ces journalistes qui nous servent des opinions réchauffées tout en nous faisant croire qu’il s’agit de faits avérés ; et j’en passe. Vivement donc, que s’ouvre le procès de François-Marie Banier : ce pourrait être là l’occasion de faire aussi celui de nos démocraties, devenues des démagogies. Mais je vois nos juges et nos avocats se frotter déjà les mains à l’idée de la manne que représenterait pour eux un tel méga procès. J’aimerais donc, histoire de les calmer, leur rappeler la mésaventure qui arriva jadis à Solon. Ce grand législateur athénien avait en effet invité un jour chez lui le sage scythe Anacharsis pour lui montrer l’immense travail de législation qu’il avait entrepris. Mais à sa grande déconvenue Anacharsis se moqua de lui : « Tu penses, Solon, pouvoir réprimer l’injustice et la cupidité de tes concitoyens par des lois écrites, mais celles-ci ne diffèrent en rien des toiles d’araignée : elles garderont captifs les plus faibles, qui s’y feront prendre, mais les puissants les déchireront. » Pensez, messieurs les juges et messieurs les avocats, à tous les faibles et tous les ignorants qui se font chaque jour prendre dans vos toiles d’araignée, et venez donc nous rejoindre au banc des accusés.

Percy Kemp

Illustration : Camille Pot pour Folio Gallimard.

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