L’aura de Nabokov

Lectures estivales #5

  

Il faut prendre l’Original de Laura pour ce qu’il est : un roman inachevé, interrompu par la mort de son auteur, Vladimir Nabokov, en 1977. Ce n’est ni plus ni moins qu’un document exceptionnel sur la possibilité d’un roman, encore en chantier, esquissé au crayon à papier sur des fiches bristol (138 exactement, reproduites en fac-similés). Beaucoup semblent l’avoir oublié, à l’annonce de sa publication en 2009, et surinvesti l’objet inédit et ultime d’espérances dépassant largement la valeur réelle du texte, forcément imparfait.

Rappelons que celui-ci ne devait pas voir le jour : Nabokov, sur son lit d’hôpital, avait prié sa femme Véra de le détruire. Il aurait dû être jeté au feu, comme auparavant Lolita, sauvé des flammes in extremis à deux reprises par Véra, déjà. On comprend qu’elle n’eût pas le cœur, une nouvelle fois, de se débarrasser de l’Original de Laura, le dernier manuscrit qui resta donc confiné dans le coffre-fort d’une banque suisse pendant plus de trente ans. Le temps nécessaire à Dmitri Nabokov pour se décider à le faire publier, assurant lui-même l’édition posthume. « Il me fallait franchir un obstacle de douleur suffocant avant de pouvoir toucher à ces fiches (que mon père) avait arrangées avec amour et rebattues », explique-t-il en introduction. Quant aux questions relatives au bien-fondé de son choix – Fallait-il ou non publier une œuvre sans l’assentiment de son auteur ? N’était-ce pas là le trahir et agir pour des raisons bassement mercantiles, quand on connaît l’importance qu’attachait Nabokov au style ? –, largement débattues, il les balaie d’un revers de la main avec cette formule faussement désinvolte : « Eh bien, je suis un type sympa, même si j’ai remarqué que les gens partout dans le monde s’adressent à moi par mon prénom lorsqu’il tente de comprendre « le dilemme de Dmitri ». Je me suis dit que ce serait gentil d’alléger leurs souffrances. »

Toutefois, ces souffrances supposées n’ont pas été soulagées chez tous les lecteurs. L’onde de choc qui secoua la communauté des « nabokophiles » entraîna dans son sillage des commentaires contradictoires. D’un côté, la satisfaction des partisans de cette « curiosité littéraire » enfin dévoilée, de l’autre, les critiques désastreuses de ceux qui ne voyaient dans cette révélation au grand public de notes brouillonnes, partielles, hésitantes, et disons-le, souvent confuses, que le meilleur moyen de déconstruire le mythe de l’écrivain, réputé pour son perfectionnisme, son rejet de l’à peu près et son incapacité totale à improviser1.

Est-ce à dire que ce livre fragmentaire ne saurait convaincre et séduire que les fervents nabokoviens ? Non, bien évidemment. Aussi frustrant, chaotique et obscur soit-il, ce texte-canevas n’en contient pas moins des étincelles qu’il faut saisir quand elles se présentent. Loin d’ôter à Nabokov son génie, il montre en pointillés son geste créateur. On y retrouve aussi les éléments qui lui sont chers : la complexité d’une structure narrative qui multiplie les mises en abyme, l’autoréférentialité, la sexualité, l’adultère, les charges contre la psychanalyse ou contre la littérature engagée (celle de Malraux, Mauriac, Maurois, Michaux, Montherland, Morand, « des médiocrités stupéfiantes en tant qu’écrivains » qui « pouvaient se tirer d’affaire avec une écriture si exécrable, du moment qu’ils représentaient leur époque »). Nabokov méprisait le message en littérature (« Je ne suis pas courrier de la Western Union, je n’ai pas de message à délivrer », aimait-il dire), et n’accordait son crédit qu’au travail poétique, le seul qui comptait à ses yeux. Tout comme l’esprit ludique qui intervient largement dans la composition de ce puzzle énigmatique, sous-titré C’est plutôt drôle de mourir.

L’histoire se résume à ces quelques fils de récits : Philip Wild, un brillant neurologue obèse et laid, assiste impuissant au spectacle sa jeune épouse, une Lolita sensuelle prénommée Flora, lui échappant. Celle-ci devient le modèle de « Laura » dans le livre écrit par l’un de ses amants, « un roman à clef dont la clef avait été perdue à tout jamais ». Mais peut-on parler d’original, quand cette Flora renvoie sans équivoque à l’héroïne du sulfureux Lolita ? Sans doute l’auteur a-t-il pris un malin plaisir à revisiter son œuvre par ce jeu de miroirs qu’il entendait exploiter.

L’autre thème qui ressort du caractère crypté de cette matière écrite suscite également le trouble. Ce Philip Wild, dont les pieds le font atrocement souffrir (comme Nabokov à la fin de sa vie), s’exerce à l’autodissolution par des transes extatiques. Il s’imagine disparaître des orteils jusqu’au torse avant de revenir à la réalité, visualisant le tout sur l’écran interne prune des paupières. Cette disparition programmée coïncide étrangement avec l’approche de la mort de l’écrivain. Elle mime en quelque sorte le destin du livre et de son auteur lui-même. Jusqu’où aurait été ce personnage ? On ne le saura jamais. Mais on sait que l’aboutissement éditorial de ce livre morcelé est touchant en partie pour cette raison-là et pour toutes les autres questions vouées à rester en suspens.

NOTE

1. À ce titre, l’émission Apostrophes que Bernard Pivot réalisa avec Nabokov en 1975 est exemplaire. C’est la seule fois où le journaliste accepta de communiquer ses questions à l’avance, condition non négociable imposée par l’écrivain qui voulait préparer ses réponses et refusait catégoriquement de laisser place à l’imprévu. 

 

Dernière fiche bristol de l’Original de Laura.
La liste gribouillée de verbes synonymes d’ «annihiler» : «effacer, expurger, supprimer, gommer, essuyer, anéantir».
  

« De retour à Paris, Flora trouva de nouveaux amants. Avec un jeune garçon doué de l’école Lanskaya et un autre couple ardent, plus ou moins interchangeable, elle faisait des ballades en bicyclette à travers la Forêt de la Fontaine Bleue jusqu’à un refuge romantique où un scintillement de verre brisé ou un chiffon bordé de dentelles sur la mousse constituaient les seuls signes d’une période antérieure à la littérature. Un septembre sans nuage grisait les grillons. » 

« Le « je » du livre est un homme de lettres névrosé et hésitant, qui détruit sa maîtresse par le fait même de dresser son portrait. Statistiquement – si l’on peut dire les choses ainsi – le portrait est tout à fait fidèle. Certains détails précis comme la façon qu’elle avait d’ouvrir la bouche tout en essuyant avec une serviette son entrejambe ou de fermer les yeux en sentant une rose inodore sont absolument conforme à l’original. » 

 

  • Vladimir Nabokov, L’Original de Laura. (C’est plutôt drôle de mourir), édité par Dmitri Nabokov, Gallimard, 2010.
  • Du même auteur, la réédition intégrale de ses Nouvelles complètes, dont deux inédites en français (« Natacha » et « Le Mot »), Quarto, Gallimard, 2010.

Illustration : Camille Pot pour Folio Gallimard.
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