Le bonheur se conjugue toujours au passé

 Lectures estivales #6

 

L’amour ? Un « sentiment de luxe », une réalité aussi impalpable et insaisissable que l’eau de mer qui s’écoule entre les mains d’une fillette sur la plage, répond Irène Némirovsky dans Le Malentendu, l’histoire de la décomposition d’un adultère rongé par la « tyrannie mesquine de l’existence ».

Depuis l’attribution posthume du prix Renaudot, en 2004, à Suite française, récit de l’exode de 1940, on n’en finit pas de redécouvrir l’œuvre d’Irène Némirovsky, née en 1903 dans une famille juive de Kiev, arrivée à Paris à seize ans et morte en 1942, déportée à Auschwitz. Cette année, on a exhumé Le Malentendu, qui a tout du livre de saison : romance estivale bercée par les vagues de la côte basque et éclaboussée de soleil, passion interdite entre Denise, une jeune mère « très jolie » mais délaissée par son riche mari, et Yves, un jeune célibataire séduit par la vision de cette beauté naturelle portant sa petite fille telle « une femme grecque qui court sans plier le corps, sous le poids de l’amphore ». Pourtant on se méprendrait à n’attendre de cette idylle qu’un mélodrame de plus pour occuper les journées étirées de l’été. Le contexte historique grisant des Années folles n’y fera rien, la « poésie facile » d’un roman de plage n’est pas au rendez-vous de cette aventure vouée aux affres du désenchantement et de l’incompréhension. Car le malentendu du titre plane sur tout le récit jusqu’à éclater à la fin, précipitant la fuite de l’amant vers la Finlande lorsque celui-ci surprend un soir sa maîtresse dans les bras un autre qui n’est en fait qu’un ami.

Irène Némirovsky écrit là, en 1926, son premier roman, après L’Enfant prodige, nouvelle parue trois ans plus tôt dans Les Œuvres libres, et des dialogues aujourd’hui perdus. L’issue cruelle qu’elle donne à son histoire classique est déjà une façon de dire que le bonheur ne dure pas. Par petites notations aiguës, elle brode ses thèmes de prédilection : le douloureux apprentissage de la désillusion, les tourments intérieurs, la torture que peut représenter l’amour (l’attente fiévreuse du coup de téléphone – ce « lent supplice raffiné » – à une époque où le portable et Internet n’existaient pas, l’interprétation des moindres signes chez l’être aimé, les non-dits, les accès de folie), les traumatismes de la Grande Guerre, les revers de fortune et les destins brisés.

Tout se conjugue au passé chez la romancière qui semble avoir voulu répondre à sa manière à la grande question : qu’est-ce que l’amour ? qu’est-ce que le bonheur ? Et surtout, qui est vraiment l’autre dans la relation amoureuse ? « Est-ce que quelqu’un connaît quelqu’un ? » se désole Denise, déçue du mutisme et de la distance d’Yves à qui elle veut se donner totalement, prête à lui offrir « l’éternité sur un plateau d’argent », et dont elle attend en retour la pareille. Or, comment pourrait-il y avoir une réciprocité dans cette liaison déséquilibrée, abîmée par l’hypocrisie et l’aveuglement comme le fruit par le ver ? La « petite frontière mal définie, mais infranchissable » qui les sépare à l’origine ne fait que s’accentuer par la suite, imperceptiblement mais sûrement. Il faut reconnaître que choc était inévitable entre cette « enfant gâtée, fille unique d’industriels fortunés, petite épouse choyée d’un mari qui gagnait beaucoup d’argent » et ce fils d’un « Parisien de race », certes élevé dans l’oisiveté et le goût des belles choses propre à la « fin de siècle » (« époque bénie, où il y avait encore à Paris des hommes qui ne faisaient rien, où l’on était pervers avec application et vicieux par orgueil, où la vie s’écoulait pour la plupart des humains, étroite et paisible, comme un ruisseau, dont on prévoit, à peu près, le chemin uni et la durée probable »), mais ruiné au lendemain de la guerre, définitivement découragé et inadapté à sa condition d’employé de bureau. Trop orgueilleux cependant, il refuse de sacrifier le superflu au nécessaire, économisant toute l’année pour mener, le temps des vacances, le train de vie luxueux de son enfance. Trop romantique, coquette et étrangère aux soucis matériels, elle est « choquée » de découvrir la situation précaire de son amant. Leur amour n’y survivra pas. Pris dans l’étau de deux cœurs, de deux égoïsmes, il devient sous la plume ciselée et par endroits désuète d’Irène Némirovsky l’illustration de la lâcheté humaine, aussi bien chez les grands bourgeois que chez les « nouveaux pauvres ». Ce qui causera la chute de leur passion n’est pas le sentiment de culpabilité – loin d’être perçu comme une transgression, l’adultère en milieu mondain et factice est banalisé, toléré par la mère de l’héroïne, elle-même passée par là – mais le sentiment de la honte et de l’humiliation face au déclassement social. Quant à l’amour, sa définition tient ici à « si peu de choses » : des « minutes de souffrance âpre et savoureuse », préférables à la peur de la solitude. Malheureusement, quand on en prend conscience, il est déjà trop tard.

« D’ailleurs, tout l’agaçait, l’ennuyait, l’irritait ce soir-là, – la musique stridente des jazz-bands, le rire épileptique du nègre, les petits cris, les petites mines des aïeules en robe courte, tout cet enfantillage idiot, cette gaîté forcée, tout, jusqu’à Denise, insouciante, rieuse, luxueuse, avec ses souliers d’argent, sa robe blanche qui scintillait doucement aux lumières ; elle s’amusait, elle riait, tandis qu’il demeurait là, furieux, triste et crispé, buvant sans avoir soif, riant sans avoir envie de rire, contraint de se montrer poli et souriant, malgré un secret et violent désir de les envoyer tous au diable !… Il sentait à côté de lui, sous la nappe, la jambe fine de Denise qui cherchait la sienne ; il lui rendait son frôlement distraitement, tout en suivant des yeux, avec angoisse, le nombre de bouteilles de champagne, sur la table, qui augmentait de minute en minute.

    Avec un désagréable petit frisson, il prévoyait déjà le moment inévitable où il faudrait dire à Jessaint ou à Mr Clarkes, du bout des lèvres, avec indifférence : « Au fait, cher ami, combien vous dois-je ? » Le refus poli, son insistance, la réponse négligente – un chiffre qui représentait la quatrième partie de son revenu mensuel, – la main au portefeuille avec le sourire, les quelques billets de cent francs jetés au maître d’hôtel, la cigarette allumée ensuite avec désinvolture… »

Photos : Jacques-Henri Lartigue, Hendaye, 1934, et Bibi, l’ombre et le reflet, Hendaye, 1927.
Illustration : Camille Pot pour Folio Gallimard.

  • Irène Némirovsky, Le Malentendu, Denoël, 2010.
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