La « douceur maléfique » du Japon

Lectures estivales #7

 

« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Quelle meilleure introduction à l’univers de Nicolas Bouvier que cette phrase-manifeste extraite de l’avant-propos de son livre culte, L’Usage du monde (1963) ? L’écrivain suisse y retraçait sa traversée épique de la Yougoslavie à l’Afghanistan, conçue « sans esprit de retour ». Deux années (1953-1954) à sillonner les routes à bord de sa Fiat Topolino en compagnie du peintre Thierry Vernet, son ami qu’il tenait pour son « jumeau psychologique ». Il avait vingt-quatre ans. Dix ans plus tard, après un lent travail de « décantation », il accoucha d’un récit lumineux et tranchant comme une lame, qui reste à ce jour le plus connu de son œuvre et inspira tant d’apprentis voyageurs.
Le livre, cependant, ne ressemble pas à la littérature de voyage traditionnelle. Bien qu’entrepris en pleine Guerre froide où rares étaient ceux qui s’aventuraient vers l’Est, aux confins de l’Occident, il ne comporte ni reportages exotiques ni descriptions d’exploits, pas plus que les évocations émerveillées d’un candide en terre étrangère, fasciné par l’attrait de l’inconnu. Il se compose en revanche de textes lucides, légers et cocasses sur la vie, le voyage et l’écriture – éléments indissociables pour lui –, accompagnés de dessins à l’encre de Chine signés Vernet.

Le besoin de prendre le large afin de s’oublier ou de guérir un narcissisme blessé est à l’opposé de ce que recherchait Nicolas Bouvier. D’ailleurs, peut-on dire que ce nomade impénitent recherchait quelque chose en parcourant le globe comme son unique raison de vivre ? A l’évidence, non. Celui qui avait lu, enfant, tout Jules Verne, Curwood, Fenimore Cooper, Stevenson et London avait largement réfléchi à la question et ne cessait de répéter qu’on ne doit rien attendre d’un voyage mais qu’on devrait plutôt renverser la proposition en se demandant ce que le voyage attend de nous : « Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. » La matière qu’il extrayait de ses tribulations relevait ainsi du quotidien minuscule et intemporel saisi sur le vif, pas forcément inédit, pas forcément glorieux ou reluisant.

Pour preuve ses carnets du Japon. Il y séjourna à plusieurs reprises entre 1956 et 1970 et y résida même pendant deux ans (1964-1965), avec sa femme Eliane et son jeune fils Thomas, afin de préparer un album de textes et de photos commandé par un éditeur. Il ressort de ces chroniques la vision subjective d’un pays qui apparaît moins mystérieux que mystifiant. La douceur qu’on lui attribue ordinairement se pare ici d’un voile maléfique, elle devient « austère, élégante, mais spectrale ». Et les désillusions qu’un visiteur occidental à l’âme sentimentale éprouverait fatalement, une fois « l’attendrissement gobeur et niais » passé, ne s’arrêtent pas là. En une série de notes tendant vers l’épure, Bouvier tord le cou aux idées reçues sur la culture  et la société nippones. Le miroir qu’il promène le long de son chemin (Kyoto, cap Kyoga, Tokyo) renvoie l’image d’une nation repliée sur elle-même, fermée, « cuirassée de refus maussades ». Il décrit un pays de névroses, « royaume des « tranquillisants » et des « euphorisants » de toutes sortes ». Il répugne les séances de politesse forcées et inutiles, le zen bon marché, le formalisme desséché, l’étiquette impérieuse, en un mot toutes ces barrières à la communication. Quand le désespoir menace de le faire plonger dans un abîme de solitude et de dégoût, il relit Whitman, Gorki, songe à Michaux, Desnos, Koestler – ses antidotes. Pourtant, le Japon infuse lentement en lui. Sans totalement déchiffrer ce monde à part, si singulier et si homogène pour se donner à l’étranger, il en dresse un portrait réaliste coloré par son humour sarcastique. 
En le suivant au fil de son périple, on découvre que voyager n’est pas seulement une histoire d’un point A à un point B (« Ce qui importe, c’est le passage. Mon livre est celui d’un homme qui, à force de manquer de méthode […] trouve tantôt mieux, tantôt pire que tout ce à quoi ses ambitions raisonnées auraient pu le conduire »). C’est une manière d’être, une philosophie, une présence au monde, qui demande de savoir « flairer la pépite » à chaque pas, de se faire « voyant ». Plus qu’un récit de voyage, ses carnets sont une leçon de vie.

« C’est une visite faite hier au beau temple de Shinju an qui m’inspire ces réflexions.
    Temple des plus exclusifs et fermés, mais avec un peu d’argent donné dans les formes on peut l’ouvrir tout de même. (…)
    Dès la porte d’entrée, notre guide s’excuse d’arriver « ainsi » – cependant on arrive ou on n’arrive pas –, et c’est une nièce de ladite tante – elle dort encore –, qui reçoit ces excuses, dûment prosternée sur les mains étendues, mais il y a un « je ne sais quoi » de boudeur dans ses courbettes qui nous informe que nous tombons mal et même, nous en fait grief.
    On nous prie de regarder le temple en l’attendant. On revient nous prier de ne pas pénétrer dans les salles qui ne contiennent d’ailleurs que des fusuma*. Arrive la vieille, l’air sarcastique et lointain, nous donne quelques explications à la sauvette – époque Muromachi, époque Momoyama – et nous fait surtout comprendre que nous aurions dû téléphoner, qu’il n’est pas séant d’amener ainsi des gaijin* sans prévenir, que nous bouleversons son emploi du temps (tu parles : en japonais, il y a toujours moyen d’attacher une impertinence à une petitesse) et qu’en conséquence elle ne peut nous recevoir aussi dignement qu’elle le voudrait. (…)
    Le mot « photo » déclenche un nouvel écran de fumée, fait surgir de nouveaux murs à escalader, une nouvelle citadelle à prendre. Il faut biaiser, circonvenir, saper, miner, ramener la question pendant une bonne demi-heure avant de s’entendre dire : « Je vais demander à Oshio-san* » (elle ne lui demandera rien du tout, nous dit notre guide qui la connaît bien). Et encore : « Téléphonez le 16 au matin pour avoir la réponse. » (…)
    Cette politesse, et tous ses salamelecs qui sont comme des sacs qu’on entasse devant la porte en vous laissant dehors, tout ça n’est pas pour moi. Mais alors, me direz-vous, l’étranger et le Japonais ne se rencontrent-ils jamais ? Cela arrive, mais c’est rare : il faut l’ambiance (kimochi), des assurances, des go-between, des cornacs et des circonstances aussi exceptionnelles que celles qu’il faut réunir pour que les éléphants se reproduisent dans les zoos. »


Fusuma : cloison mobile intérieure, peinte le plus souvent.
Gaijin : étranger.
San : suffixe de courtoisie, monsieur.

Photo : Nicolas Bouvier.
Illustration : Camille Pot pour Folio Gallimard.

  • Le vide et le plein. Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke, 2004, repris en Folio, 2009.
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One Response to La « douceur maléfique » du Japon

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