Charles Weber et la dévotion des bords de route

Vu de France aujourd’hui, le thème du travail photographique que le Suisse Charles Weber a entrepris entre 1980 et 1985, lors d’une dizaine de voyages à travers la Grèce continentale et la Crète, peut sembler incongru ou terriblement daté. Sur place, cependant, c’est une réalité qui, un quart de siècle plus tard, fait étrangement toujours partie du paysage. De quoi s’agit-il ? Rien de plus que des iconostases. Non pas, au sens propre, les parois ornées d’images saintes qui, dans une église orthodoxe, séparent l’autel de la nef, mais leurs répliques qui servent de support au culte populaire. Mineures (quasi inexistantes) ici, banalisées au point d’en devenir invisibles là-bas, ces chapelles miniaturisées, semblables à des boîtes à lettres, se retrouvent partout : sur les routes, en rase campagne, dans des terrains vagues, au bord de la plage, en pleine montagne, près d’une station de bus, d’un chantier… Cette omniprésence dans l’indifférence, et parfois dans une inquiétante atmosphère d’abandon, est sans doute ce qui a retenu le regard décalé et impassible de Weber qui, en observateur détaché de la tradition et de la modernité, s’est également intéressé aux épaves de bateaux, à la jeunesse européenne quand elle perpétue les rites ancestraux ou quand elle s’en invente d’autres, revêtant les costumes de supporters de foot ou de gothiques.

Omniprésentes, les iconostases le sont bel et bien sous le ciel grec, irradiant de lumière ou prêt à se fendre sous le coup d’un éclair. Bien moins fastueuses que les temples de marbre, elles résistent dans un monde en mutation où il n’y a plus de place pour elles, perdues au milieu des panneaux publicitaires, des signalisations routières, des slogans politiques. Elles défient les ans avec leur frêle armature cabossée, leurs pieds tordus par les automobilistes pressés. Mais pour combien de temps encore ? s’interroge-t-on, en voyant ces belles images dont le noir et blanc impeccable – hormis quatre gros plans de l’intérieur d’iconostases où Weber se risque à la couleur – et l’absence presque totale de figures humaines invitent au recueillement tout en prédisant la disparition de ces témoignages de la dévotion.

Autrefois les Grecs dressaient des temples de marbre pour saluer leurs Dieux et là sur des stèles d’or déposaient leurs offrandes…
Aujourd’hui la vie s’est bien simplifiée ! Et est-ce l’homme qui a dressé les Dieux à vivre  à sa manière à lui, c’est-à-dire petite ? Ou les Dieux qui ont terriblement réduit leur train de vie ?

Françoise Xenakis

Légendes des photos :
1. Provatas, Macédoine, 4.1984
2. Héraklion, Crète, 8.1981
3. Rethymnon, Crète, 7.1980

  • Charles Weber, EIKONOΣTAΣIA, ICONOSTASES, Collection la Mémoire de l’œil, 1986.
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2 Responses to Charles Weber et la dévotion des bords de route

  1. Janico says:

    Superbes photos de désolation soulignée par un noir et blanc impérieux. Remarquables cadrages donnant à voir ces fragiles architectures supportées le plus souvent par des piétements qui le sont tout autant. Elles semblent défier le temps et parviennent néanmoins à s’imposer dans l’indifférence générale, dans un oubli d’entretien proche de l’abandon.
    Une grande liberté dans l’imagination conceptuelle de ces temples miniaturisés explique la diversité formelle de chacune d’entre eux, modèles uniques réalisés en bois, zinc ou ciment. Ces petites chapelles attendent une improbable réparation. Mais tout, autour d’elles, respire le silence et le vide, à l’exception d’un chien errant et d’une silhouette en ombre chinoise courant à l’horizon. En signe d’adieu?
    Curieusement, ce sont les photos en couleur qui nous introduisent dans le lieu intime du culte orthodoxe grec, comme pour affirmer la force de la religiosité.

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