Dans l’enfer d’Antonio Lobo Antunes

Lectures estivales #8

  

Le cul de Judas raconte l’histoire d’un revenant. Un antihéros qui a laissé son âme confiante d’enfant de chœur qui rêve au paradis, sa foi en l’humanité et ses idéaux dans un monde aussi dantesque qu’une toile de Bosch, la noirceur en plus. Son voyage devait pourtant faire de lui un homme, comme le veut la formule consacrée quand on évoque, pour se rassurer et en justifier l’intérêt, les bienfaits du service militaire, surtout quand celui-ci se déroule sur le front même. Devenir un homme grâce à l’armée, vraiment ? Le narrateur de ce récit apocalyptique, déversé en un long soliloque acerbe, met d’emblée en doute la logique aveugle de cette équation mathématique avec tout le sarcasme que lui permet son expérience de ladite « formation ». « Cette vigoureuse prophétie, transmise tout au long de mon enfance et de mon adolescence par des dentiers d’une indiscutable autorité, se prolongeait en échos stridents sur les tables de “canasta”, autour desquelles les femelles du clan offraient à la messe du dimanche un contrepoids païen, à deux centimes le point. » Sous le cynisme qui prête à sourire, les mots ne sont pas trop durs pour condamner l’ineptie d’un patriotisme guerrier et sa prétention à forger des individus dignes de ce nom. Si apprentissage il y a, c’est celui, douloureux, de l’agonie. Une initiation noire, en quelque sorte, qui n’a plus rien de la vieille imagerie virile, sacrificielle ou morale : l’homme se découvre en découvrant le mal dont il est capable.

La guerre, donc : « Nous descendions vers les Terres de la Fin du Monde, à deux mille kilomètres de Luanda ; janvier se terminait, il pleuvait, et nous allions mourir ». Celle, anachronique et absurde, singulière et universelle, que le Portugal post-salazariste a entreprise au début des années 1970 dans sa colonie vacillante, l’Angola : elle constitue le cauchemar obsessionnel d’Antonio Lobo Antunes, lui-même médecin militaire dans cet enfer destructeur, de janvier 1971 à avril 1973. Ecrivain, il exorcise les horreurs vécues par l’intermédiaire de ses personnages dont les voix discordantes s’écoulent avec la sauvagerie d’un torrent. Le cul de Judas (expression blasphématoire qui, en portugais, signifie le trou perdu où l’on vous a oublié et aussi trahi) n’échappe pas à son cri rageur contre un gouvernement décadent qui sacrifie ses sujets dans une expédition fatale, inique, grotesque. Exemple, tournant en dérision ce pouvoir éloigné de la réalité autant que des gloires du passé, Antunes écrit ceci  : « Monsieur le Président et vivelapatrie, évidemment nous sommes, et avec quelle fierté orgueilleuse, les descendants légitimes des Magellan, des Cabral, des Vasco de Gama et la glorieuse mission que nous accomplissons avec panache selon, Monsieur le Président, ce que vous venez de déclarer dans votre très remarquable discours, leur est semblable, il ne nous manque que les grandes barbes grises et le scorbut mais, du train où vont les choses, je veux bien être pendu si nous n’y arrivons pas, et puisque nous en parlons, si vous me le permettez, dites-moi pourquoi les fils de vos ministres et de vos eunuques, de eunuques ministres et de vos ministres eunuques, de vos minieuques et de de vos eunistres, ne viennent pas foutre leur gueule sur ce sable comme nous. »

Prononcée après coup, en flash-back, dans un bar de Lisbonne la nuit puis dans l’intimité d’un appartement au lever du jour, à une compagne de hasard, cette diatribe rappelle que le style d’Antunes rejoint une esthétique baroque (barroco en portugais, « perle irrégulière ») dominée par l’excès (écriture sinueuse, ponctuation capricieuse), les écarts (alternance du trivial et du poétique, ellipses), et surtout l’ivresse de clamer à qui veut bien prêter l’oreille ce que la censure et l’aveuglement devant une réalité trop proche tait. « Pourquoi diable ne parle-t-on pas de cela ? J’en arrive à penser que le million et demi d’hommes qui sont passés par l’Afrique n’ont jamais existé et que je suis en train de vous raconter une espèce de roman de mauvais goût, impossible à croire (…) ». Le langage ne reste-t-il pas impuissant devant l’atrocité de la guerre ? Le témoignage politique n’embarrasse-t-il pas ceux qui feignent d’oublier ce qui a eu lieu ? La parole du narrateur rentré au pays, chargé du fardeau de la mauvaise conscience et irrémédiablement métamorphosé, ne se libère-t-elle pas qu’à coups de whisky ou vodka, et en présence d’une femme, la seule à apaiser le souvenir de sa lâcheté et de sa complaisance ? A ce propos, les trois figures féminines – l’épouse dont il divorcera, la prisonnière du village et la destinatrice du récit – lui procurent l’oubli pour un court laps de temps. Car le traumatisme demeure présent. Les sentiments du remords et de la faute font penser à la Chute de Camus ou au Cœur des ténèbres de Conrad. Blessures, chairs mutilées, corps démantelés, tortures, exécutions: ces stations de la mort s’éternisant sont évoquées dans l’arrière pays du récit, mais qui peut les entendre ? Nous, lecteurs, qui sortons de récit complexe presque exténués d’avoir oublié de respirer, malgré la scansion des 23 chapitres, autant que le nombre de lettres que comporte l’alphabet portugais.

  • Antonio Lobo Antunes, Le Cul de Judas (1979), éditions Métailié, 1983.
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2 Responses to Dans l’enfer d’Antonio Lobo Antunes

  1. bgn9000 says:

    Cela me rappelle « l’explication des oiseaux » du même auteur. L’écriture est intelligible mais le procédé est tellement compliqué dans sa mise en forme que le texte, pour qu’il soit compréhensible dans son ensemble, c’est à dire dans sa continuité, devait être lu à haute voix. J’ai été très touché par l’œuvre et physiquement atteint, car, je prends conscience à la lecture de cet article, la respiration m’a manqué.

    • mabooklist says:

      Bonjour,
      Certains auteurs ont la faculté de nous retourner physiquement, c’est vrai. Ils nous remuent les tripes. A ne pas confondre avec les « écrivains tripiers » (pour en savoir plus, je vous renvoie au roman « Du Hérisson » d’Eric Chevillard)…

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