Pharmacopée littéraire

Lectures estivales #9

 

Terriennes, terriens, qui craignez l’apesanteur, écoutez donc les bons conseils d’un certain Mario Vargas Llosa. Sous un titre dont la simplicité n’a d’égal que l’efficacité – Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion ? (on pourrait croire à tort qu’il s’agit là d’un des ces opus consacrés au développement personnel) –, il livre en quelques pages sa méthode personnelle pour lutter contre cette phobie paralysante qui n’est, souligne-t-il, en rien motivée par l’angoisse de la mort. De tous les remèdes recueillis auprès de proches, aucun n’aura raison de son mal : ni les statistiques rassurantes, ni l’amulette présentée sous la forme d’un livre-talisman (Madame Bovary) usé à force d’être caressé mais jamais ouvert, ni l’alcool dissimulé dans une gourde – que son organisme tolère peu –, ni le jeûne associé à l’absorption d’une grande quantité d’eau, ni les pilules – dont les effets se révèlent désastreux, faisant de lui un « zombie en proie à la dépression ». L’antidote se révèle moins inventif que ces subterfuges et n’étonnera personne de la part d’un écrivain, puisqu’il consiste en une nourriture spirituelle autrement délectable et imaginative – vous avez sans doute deviné –, les livres. Leur pouvoir d’évocation, leur magie foudroyante qui abolit le monde extérieur sont les meilleurs compagnons de vol pour Llosa quand il « (rivalise) avec Icare ».

Une vertu de plus dans la longue liste des bienfaits de la littérature dont l’utilité et le rôle font régulièrement l’objet de débat. Ainsi, si l’on fait l’éloge de la littérature en tant qu’exercice de la pensée, apprentissage du monde et de l’homme, expérimentation de possibles, formation de soi, en un mot et pour citer Perec La Vie, mode d’emploi, il faut aussi lui reconnaître des rôles plus anecdotiques mais tout autant réels, comme celui de conjurer la peur de l’avion pour Mario Vargas Llosa, ou l’angoisse du coiffeur qu’il m’arrive d’éprouver à l’occasion. Me vient alors à l’esprit, pour en rire, ce texte de Raymond Federman sur ses cheveux, extrait de Mon corps en neuf parties, une autobiographie déguisée sous le dispositif du blason, une leçon d’anatomie qui sert de point de départ à une exploration intime de sa vie. Nul doute que cet auteur « célino-beatnik » (Christian Prigent) aurait ri, lui aussi, de cette drôle d’appropriation en guise de pharmacopée littéraire.

« Jusqu’à l’âge de 13 ans, je n’avais jamais vu le derrière de ma tête. Si les gens trouvaient le derrière de ma tête moche, je m’en fichais. Mais dès le jour où j’ai vu le derrière de ma tête, j’en suis devenu très conscient. Et même encore aujourd’hui, quand je sens que quelqu’un regarde le derrière de ma tête, surtout si c’est une femme, je panique.

C’est pourquoi, quand je me peigne, même aujourd’hui, bien que mes cheveux aient changé de densité et de couleur, je vérifie toujours le derrière de ma tête. Et à chaque fois, ça me rappelle comment Roquentin avait la nausée quand il sentait le regard d’autrui derrière sa tête. »

 Photo : Le crâne de Raymond Federman par Steve Murez

 

  • Mario Vargas Llosa, Comment j’ai vaincu ma peur de l’avion, éditions de L’Herne, Carnets, 2009.
  • Raymond Federman, Mon corps en neuf parties, éditions Al Dante, 2004.
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