La nature « enchantée » de Silvina Ocampo

Lectures estivales #10

 

On cherche à s’expliquer les choses par analogies. Peut-être me faudrait-il parler des poèmes de Silvina Ocampo en évoquant ceux d’Emily Dickinson qu’elle admirait profondément, quand ceux de Silvina me suffisent. Me viennent aussi à l’esprit les tableaux de Chirico qui répondent si bien à ses mots. Auteur d’une œuvre poétique, dramatique et romanesque (nouvelles) apparentée – pour les deux derniers genres – au fantastique (bien que celle-ci demeure autonome, rétive à toute classification), cette femme fut une figure discrète du milieu littéraire argentin où ses proches occupaient le premier plan. Elle fut éclipsée par son mari, l’écrivain Adolfo Bioy Casares, et par sa sœur, Victoria, fondatrice de la revue SUR qui regroupa tous les grands noms des lettres sud-américaines, Borges en tête. Son effacement s’explique aussi en raison de son refus de prendre part aux débats intellectuels de son temps. Mais ôtez donc les masques « femme de » et « sœur de » à Silvina Ocampo, elle redevient elle-même. Non, bien entendu, que ces masques la défigurent – ils sont trop adaptés à son visage –, mais ils occultent la réalité vivante de cette artiste mystérieuse à bien des égards et dont les Poèmes d’amour désespéré (1949), publiés cette année chez Corti, dans une édition bilingue, se présentent comme une révélation pour le public français.

De Silvina Ocampo, Silvia Baron Supervielle, traductrice du présent recueil, essayiste et poète elle aussi, écrit en préface : « Elle possédait une intelligence céleste, dont elle faisait usage en silence pour observer la nature qu’elle vénérait, comprendre les animaux, les êtres qui lui étaient chers. » Ocampo développe un univers singulier diffusant une étrangeté naturelle, et centré autour de paysages nocturnes dans lesquels elle déambule comme dans des rêves, paysages qu’elle voit à travers les vitres de fenêtres, sous les reflets de la lune ou des flammes, dans des miroirs…Son regard passionné ranime une large gamme sensorielle, chante l’amour triste car perdu. Prisonnière contemplative de ses sentiments, Ocampo évoque la souffrance de la solitude que ni le recours au passé (retour au même sous l’apparence illusoire de la quête d’un renouveau) ni l’attente de la mort ne parviennent à soulager. Souffrance de n’être qu’un cœur voué à la peine : « Je fus poison et couteau, lèpre sur la joue, / je fus l’aboiement du chien de ma désolation, la mort nombreuse et dans sa rive lointaine, / je fus seulement un cœur. » (La Métamorphose) Désir de se fondre dans l’impersonnalité : « Je veux t’aimer, non comme je t’aime ; / être aussi impersonnelle que les roses ; / telle que l’arbre aux branches lumineuses, / ne jamais exiger les joies que je réclame, / m’éloigner, me perdre, t’abandonner, / et avec mon inconstance, te retrouver. » (Sonnets d’amour désespéré, VI) Mais la nature sensuelle et exubérante qui s’épanouit, contrairement à son cœur déchiré, en de nombreuses fleurs, branches, arbres, se métamorphose également en prenant les couleurs des émotions de celle qui écrit : « Le jasmin embaume en vain / les lèvres des brises de l’été », « le sol s’ouvre comme un lac bleu. / Des fleurs rouges illuminent les ombres. / J’entends les arbres du ciel grandir, mais tout est poussière si tu ne m’aimes pas : / de la couleur de la mort des branches. » (Sonnets d’amour désespéré, III)

Caractérisée par une simplicité trompeuse, un imaginaire faussement familier exaltant la flore, la faune (oiseau, lévrier), l’impalpable (air, obscurité, lumière), la poésie de Silvina Ocampo n’évite pas les emportements (emphases, oxymores, anaphores, exclamations). Faut-il y voir les derniers remparts devant ce qui disparaît ? « Je suis tout ce que j’ai déjà perdu », « Je suis tout, mais rien, rien n’est à moi, / ni la douleur, ni le bonheur, ni l’effroi, / ni de mon chant les mots. » (Chant) Probablement. « Tout au long de sa vie, rappelle encore Silvia Baron Supervielle, Silvina s’est sentie un écrivain étranger dans sa langue et eut le sentiment de l’inventer. Pourtant, du début à la fin de son œuvre, une écriture cristalline, comme ressuscitée de toute douleur de la terre, survole ses pages. »

De la peur

La fulguration diligente des plantes,
la légère senteur de la lavande,
le murmure de l’eau bleue de l’arrosage
trahissaient subtilement mon bonheur.

La statue paraissait complaisante,
comme si le marbre n’était plus aveugle ;
son âme pareille au feu resplandissait
sur le piédestal blanc de la fontaine.

Formant des fleurs, le jardin cherchait
une autre réalité dans les fenêtres ;
au long de ses sentiers, l’infidélité

préconisait à mon bonheur un terme.
Et je voulus me réveiller, et me cernait
la peur obscure et sa généalogie.

Extrait de Rêves

 

Sur le sable

Je voudrais pénétrer dans les profonds reflets,
pénétrer dans la lumière de ces grands miroirs
que la mer forme dans les sables de ses rivages,
et de leurs profondeurs horizontales, loin,
mourir, vivre à peine. 

 

Mémoires des pluies

Combien de fois les pluies de l’aube m’emportèrent
en rêve sur leur chemin lentement et heureuse,
vers le cristal des champs, entre des files de pins,
recherchant les bienfaits d’une lumière étonnante ;

Combien de fois les ai-je vues revenir aux fenêtres
éteintes, parmi les arbres égarés dans les tumultes
purs de leurs ondes, enlacées aux rubans
du souvenir qui peuple ces murs transparents.

Je les entendis, éblouie, frapper sur les lucarnes
avec la suave insistance qui précède les éclairs,
alors que dans le feuillage luisaient les gemmes
liquides où baignent les fleurs et les tiges.

Toujours dans ces rumeurs je perçus l’écho d’un piano
qui séduisait le jardin de ses douces distances,
et découvris dans la façon de ces tissages
une profonde serre, bleu ciel en été,

Les colonnes et les statues asiatiques d’un temple,
des meutes qui dévalaient au pied d’une pente,
un Mercure entre platanes et senteurs extatiques
qui mouraient en désordre dans la nuit.

Je vis dans les trames troubles les déluges antiques
qui enfermaient les arbres, les tours et les hommes,
les villes naissantes et les champs blonds de blé.
dans des tombeaux de boue qui n’avaient pas de noms;

Et dans les trames distinctes, seuls, prédestinés,
les noms préférés tournaient en cercle
jusqu’à trouver en dociles mètres amoureux
les vers remémorés, les vers promis.

  • Silvina Ocampo, Poèmes d’amour désespéré, éditions Corti, « Ibériques », 2010.
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