Aris Alexandrou, l’exil à perpétuité

Militant communiste convaincu et incorruptible, le poète Aris Alexandrou a subi l’implacable persécution du pouvoir grec à l’égard des « gauchistes », entamée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En 1967, sous la dictature des Colonels, il s’exile à Paris qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort en 1978. Ses poèmes, tout comme son unique roman la Caisse (voir mon précédent billet), rendent compte, avec la même implacabilité, de l’absurdité du système totalitaire et de la souffrance vécue par ses victimes. 

« Sans histoire sans terre sans eau » peut-on lire dans le déchirant poème « Acceptation » qu’Aris Alexandrou (1922-1978) écrivit en français lors de son exil parisien. On ne saurait mieux exprimer le dénuement absolu de l’exilé politique, privé d’attaches, de repères, de passé. Que peut-il bien lui rester dans son isolement, physique et moral ? Les mots bien sûr, même s’ils sont « traduits à l’aide d’un dictionnaire » – eux aussi ont dû être abandonnés au profit d’une langue étrangère. Alexandrou en prend son parti, contraint qu’il est de survivre à la folle injustice du régime totalitaire qui a gangréné son pays, le noyant dans une paranoïa générale. Tout en imaginant sa « tête de Grec guillotiné » au fond de la mer, il poursuit sa vocation d’intellectuel avec une lucidité digne, et ses vers, débarrassés de complaisance ou de pathos, témoignent moins d’une résignation que d’un sens du combat jamais démenti.

Avec Stratis Tsirkas, Andreas Frangias et Dimitris Hatzis, Aris Alexandrou est l’une des figures littéraires majeures de la génération « vaincue », celle qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1974, s’attira les foudres du pouvoir politique pour son engagement social à gauche, et qui fut marquée par une profonde désillusion, corollaire de son exaltation première. La littérature de cette période troublée s’en fera l’écho en mettant en avant les interrogations et le mal-être de citoyens injustement brisés par la répression.

La Grèce d’alors était devenue le royaume de la police et de la cour martiale. Durant la guerre civile (1946-1949), opposant les communistes et les forces royales du gouvernement alliées aux Britanniques, tout partisan de gauche était suspect et pourchassé, sur la base de renseignements policiers. En 1947, une loi d’exception fut votée, la « Loi 509 », rendant le PC grec illégal. Quand fut proclamée la doctrine Truman, les Etats-Unis prirent le relais de la Grande-Bretagne dans le conflit. Le Gouvernement du roi Paul, soutenu par les services secrets américains, rassembla les communistes dans divers camps. Là, sous la pression de mauvais traitements et de tortures quotidiennes, les prisonniers politiques devaient abjurer leur foi dans le communisme en signant une « déclaration de repentir », rendue publique par le biais de la presse et l’annonce dans le village natal du « repenti ». Ils devaient en outre rééduquer à leur tour leurs compagnons d’infortune. Alors seulement, ils pouvaient être libérés (mais sans « permis de travail ») ou envoyés combattre la guérilla de leurs anciens camarades. On ne connaît pas le nombre exact des déportés ni des victimes. Les archives officielles ne sont en effet pas encore accessibles et les prisonniers gravement blessés ou malades étaient transférés dans des hôpitaux militaires avant de mourir afin de ne pas figurer sur les registres. Toutefois, Dimitris Ravtopoulos notait déjà, en 1950 , qu’au moins 5 000 partisans de gauche furent exécutés sur la décision de la cour martiale d’urgence (selon les chiffres donnés par l’amiral Voulgaris), et qu’environ 70 000 citoyens furent déportés sur décision administrative. On sait aussi que la seule île de Makronissos compta entre 40 000 et 100 000 déportés. Des chiffres terrifiants.

Engagé dans la Résistance pendant l’Occupation, et ayant participé à la libération de son pays sans toutefois prendre les armes, Aris Alexandrou connut le même sort que ses compatriotes sympathisants de gauche envoyés dans des « centres de rééducation ». Déporté de 1947 à 1951 – notamment à Makronissos, le « nouveau Parthénon » selon l’expression de Panagiotis Kanellopoulos – et emprisonné de 1953 à 1957 pour raison politique, il porta un témoignage cinglant sur les conditions des détenus torturés et parfois exécutés. Cependant, il fut également l’objet d’une double condamnation, d’un double exil : non seulement géographique – sur les îles dites « sèches » (« ξερονήσια »), car désertes et arides, où l’on rassemblait les individus « souillés » qu’il fallait rééduquer et remettre dans le droit chemin, puis plus tard en France –, mais encore civique, au yeux de l’Etat grec et au sein de sa propre famille idéologique, en raison de son insoumission et de sa trop grande liberté de parole. Il était jugé indésirable et hérétique par rapport à l’orthodoxie du Parti. Ses écrits trouvent leurs racines dans l’expérience de ce double exil, qui durera jusqu’à la fin de sa vie. Dans ses poèmes, ayant pour cadre les camps de rééducation, reviennent souvent les images de l’enfermement, de l’attente, de l’ennui, de la perte. Heureusement, en contrepoint, il y aussi celles du ciel et de la fenêtre qui découpe une ouverture vers un ailleurs tant attendu. Comme un espoir plus fort que toutes les contraintes endurées. Comme une revendication définitive de la liberté, même au cœur de l’exil.

Tο μαχαίρι

Όπως αργεί τ’ατσάλι να γίνει κοφτερό και χρήσιμο μαχαίρι
έτσι αργούν οι λέξεις ν’ακονιστούν σε λόγο.
Στο μεταξύ
όσο δουλεύεις στον τροχό
πρόσεχε μην παρασυρθείς
μην ξιπαστείς
απ’τη λαμπρή αλληλουχία των σπινθήρων.
Σκοπός σου εσένα το μαχαίρι.

Le couteau

Comme tarde l’acier à devenir un couteau acéré et utile
Ainsi tardent les mots à s’aiguiser en discours.
Entre temps
en travaillant à la meule
prends garde à ne pas te laisser entraîner
ne sois pas arrogant
sous l’éclatant enchaînement des étincelles.
Ton but à toi, le couteau.

Acceptation

A part le ciel sans oiseaux
les noms mouillés des rues
les îles d’antan toutes submergées
comme une leçon oubliée de géographie
à part ma langue perdue à jamais
mes mots traduits à l’aide d’un dictionnaire
sans histoire sans terre sans eau
à part la presque douleur
de mon troisième exil
ça va.

Lucidité

Autant la mer avait été troublée hier
autant elle est luisante et calme ce matin.
Et moi, nageant dans la lumière
je vois soudain au fond une amphore
bercée doucement par les courants légers sous-marins
une amphore ocre, aux dessins noirs presque effacés
je vois, perçant les eaux d’azur
l’amphore noire, aux dessins ocre, qui me rappelle
quelque chose de déjà vu, l’amphore très transparente
 aux dessins d’azur, fond ocre rouge, oui je la connais
c’est la tête d’une statue
c’est bien ma tête de Grec guillotiné.

 

  • Aris Alexandrou, Ποιήματα [Poèmes], 1941-1974, éditions Kastaniotis, Athènes, 1978.
    Hormis les poèmes écrits en français, je propose ici ma traduction.
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