« Le Tigre » feulera-t-il de nouveau ?

Hormis le titre aux allures de chant du cygne en cette période de crise de la presse écrite (souligné par le dessin de Killoffer), c’est la mention de la datation du dernier numéro du Tigre (la bête), curieux journal curieux, qui intrigue : « du 11 septembre 2010 à une date non connue à ce jour » met en effet la puce à l’oreille. Que faut-il comprendre derrière cette annonce tronquée, sinon que l’avenir demeure incertain ? Qu’adviendra-t-il du Tigre, ce journal hors norme et précieux, pensé pour être « beau intelligent sans publicité » ? Aura-t-il une suite et sous quelle forme ? Journal, revue, livres – ou rien ?

Dans ce treizième opus d’une énième formule qui n’est qu’un grand édito, Raphaël Meltz, son directeur, revient sur l’aventure cyclothymique – ponctuée de doutes, d’ennuis, de renoncements, de tempêtes et d’enthousiasmes – de ce Tigre rageur car dopé à l’énergie, une énergie qui « ne s’achète pas avec un salaire ».

Tout a commencé par la revue R de réel, l’ancêtre de la bête, imaginée alors qu’il était encore étudiant, il y a une dizaine d’années. Le concept reposant sur une contrainte forte – consacrer chaque numéro à une lettre de l’alphabet, malgré quelques regroupements vers la fin pour finir plus vite (U-V-W et X-Y) – impliquait une fin programmée. La revue dura cinq ans.

Le Tigre prend hardiment la relève en mars 2006. D’abord hebdomadaire, le journal devient mensuel en avril 2007, diffusé en kiosques et en librairies. Puis, de mars 2008 à fin 2009, nouveau changement de formule : bimensuel, il s’étoffe (104 pages) et passe à la couleur. Certains numéros pousseront l’audace jusqu’à la folie, qui ne se soucie guère des problèmes de lisibilité (les textes de « l’Almanach » maquettés en feux d’artifices ou en pyramides, les thématiques cachées sous des noms de couleurs alambiquées). « La créativité formelle prenait (presque) le pas sur le fond », reconnaît Raphaël Meltz. L’été 2009 marque une autre étape dans l’évolution de ce journal qui ne tient décidément pas en place et opte pour la formule hybride du quinzomadaire et des « feuilletons d’actualité » qui ont plutôt séduit les lecteurs.

Pourquoi faire un journal ? s’interroge Raphaël Meltz. Quelle est sa nécessité ? Question à laquelle il en rattache une autre : « pourquoi ce qu’on reçoit comme propositions spontanées est-il toujours trop loin de ce qu’on aime publier ? » « Où sont-ils, les jeunes gens qui aimeraient écrire dans le Tigre et qui nous proposeraient autre chose qu’un papier écrit comme ils apprennent à le faire à l’ESJ ? Ils sont sans doute en train de faire des stages au site internet de Libé ou à Rue89. » Constat d’un trentenaire déçu par le conformisme d’une presse qui ne répond pas à ses attentes profondes, à ce qui fait le sel et la dynamique du Tigre : « l’envie de raconter le monde » et prendre le risque de le faire. Aujourd’hui, de son propre aveu, « la résignation est peut-être déjà trop grande ». Le « scandale » nécessaire pour une telle ambition, pour renouveler tous les quinze jours un journal exigeant et radicalement à part, demande trop d’énergie. D’autant qu’en retour, les critiques nourries des lecteurs se font rares. Quant aux journalistes, la charge contre leurs manies et leurs manquements vaut le coup d’œil et se passe de commentaires :

« Les journalistes : je les regarde, lancer leurs petits messages en 140 signes, répercuter des scoops si essentiels (Brice Hortefeux aimerait être maire de Vichy ! Apple lance un réseau social musical !). Je les vois jouir en caressant leur ipad, leur smartphone, en regardant leurs statistiques d’accès, en discutant de la consommation de l’information. La consommation de l’information : j’ai vu, de mes yeux vu, un journaliste laisser un de ceux qui organisent (financent) les flux d’aujourd’hui prononcer cette expression sans réagir. Je me dis que durant des décennies, ç’aurait été impossible : ils, les journalistes, ils n’auraient pas accepté qu’on parle de « consommation » de l’information. Ils auraient pensé, avec une grandiloquente naïveté, qu’ils jouaient un rôle social. Peut-être même qu’ils représentaient un enjeu démocratique. Aujourd’hui, non : ils font leur métier, et s’ils réfléchissent dessus, c’est juste pour savoir comment l’information va être hiérarchisée par Google ou Facebook. Ce qu’ils suivent, c’est : les clics, les followers, les outils. Le fond ? Quel fond ? Ah, les papiers : pas trop longs et surtout vite mis en ligne. Les journaux ? C’est du passé. On va avoir de superbes applis multimédia sur ipad. »

Le Tigre continuera-t-il à remuer nos esprits et nous emmener à contre-courant de la parole dominante ? Je l’espère. Et sinon lui, son digne successeur.

  • Le Tigre, volume 13, 11 septembre 2010, numéro spécial « Pourquoi faire un journal », 8 pages couleur, format berlinois, sans publicité.
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