Le plaisir des textes

Ce mois-ci, le Magazine littéraire consacre son dossier au plaisir. Sujet frivole ou licencieux pour ce mensuel culturel bien sous tous rapports ? Que nenni ! On y apprend en effet que cette notion de plaisir tient moins à sa satisfaction charnelle qu’aux mots qui l’élaborent symboliquement, et que les textes des écrivains – « les vrais démiurges du plaisir » – en seraient les plus grands pourvoyeurs. Car, faut-il le rappeler, notre expérience du plaisir reste largement dépendante des conditions esthétiques qui nous entourent et qui réinventent sa perception au fil du temps. D’Épicure à Pascal Quignard, en passant par Rabelais, Spinoza, Casanova ou Philip Roth, ce numéro d’octobre nous raconte le plaisir par incursions successives dans des univers de pensées fort différents, appliquant à la lettre la leçon qu’il distille lentement :« le plaisir est ce sur quoi il n’y a rien à savoir et beaucoup à parler ».

 

« Volatile et capricieux, le plaisir ne se laisse pas enfermer : il s’échappe par portes et fenêtres, tantôt blotti dans le silence du ressenti, tantôt couché à la surface des textes, parfois muet, plus souvent aveuglant, enjeu de pouvoir et de savoirs mêlés, pierre de touche de l’union des corps et de la phrase juste. »

Posée en introduction, cette citation prend relief en parcourant l’exemple de la littérature du Moyen Âge, caractérisée par le plaisir courtois qui n’est autre que celui du récit. Car le plaisir en tant que tel est alors volontairement tenu à distance, maintenu dans un lieu clos de hauts murs, secret, presque inaccessible : le jardin. Au XIIIe siècle, Guillaume de Lorris, l’auteur du Roman de la rose, en a défini la topologie et les contours. Le créateur du jardin, le personnage Deduit (qui, en ancien français, signifie « emmener », « détourner », mais aussi « conduire une épouse » ou encore « réjouir », « divertir ») « forme un couple avec Liesse, la gaieté, qui est chanteuse, et d’une autre manière avec Oiseuse, l’oisiveté, portière du jardin, dont la seule occupation est d’arranger sa coiffure en se regardant dans son miroir. » Loisir et souci de soi. Mais Déduit « ne promet rien, il donne à voir et à ressentir ». Image, fantasme, il offre un leurre, et conduit finalement le lecteur dans l’imaginaire du plaisir, fait d’un jeu de sensualité et d’abstraction. Comme si par essence, le plaisir demeurait caché et que sa fascination provenait de l’impossibilité à le représenter. Comme si, pour reprendre l’expression de Pascal Quignard, nous étions « voués aux fantasmes comme les requins sont voués à la mer ».

Le poète Ovide évoquait déjà la nature secrète et subversive du plaisir dans l’Art d’aimer ou les Amours. En premier lieu par son style poétique : choix du distique élégiaque – qu’il brise par l’emploi du vers impair – au détriment de l’hexamètre dactylique dont la métrique régulière sert à chanter les hauts faits et les grands sentiments. Mais aussi par son recours à l’image classique « du seuil à franchir, de l’obstacle à forcer par différentes ruses afin de pénétrer dans l’intimité de la femme convoitée et de triompher des interdits qui s’opposent au partage du plaisir. » Toute son habileté réside en la superposition d’une scène publique avec des échanges intimes, rendus possibles par des paroles à double sens, par un langage corporel. Il usait lui aussi de cette ruse en s’adressant au peuple, non aux personnes de haut rang ou exerçant une fonction sacrée, et, sous couvert de badinage, en l’exhortant à cultiver sa liberté dans l’intimité. Quitte à s’affranchir en décrétant sa propre autorité. On comprend qu’un tel message, dangereux et inacceptable pour le pouvoir, lui valut l’exil.

L’importance des mots dans le plaisir se retrouve bien sûr chez Rabelais, dont le héros Panurge chante à l’envi ses exploits sexuels alors que ceux-ci restent à l’état virtuel, chassés dans un hors-texte. La quête de l’invisible rejeté sous les plis de paroles virtuoses suffit à procurer le plaisir.

Après tout, à en croire Spinoza, pour qui le corps et l’esprit désignent une seule et même chose, « tout ce à quoi nous nous efforçons par raison, ce n’est rien d’autre que comprendre ; et l’Esprit, en tant qu’il use de raison, ne juge être utile à lui-même que ce qui conduit à comprendre. » Notre soif de plaisir n’est autre que notre soif de comprendre. Et vice versa.

Raisonnable, le plaisir ? Oui, si l’on se penche sur le cheminement du philosophe Épicure, dont le nom devenu adjectif a traversé les siècles, au point de dépasser la pensée même de son auteur, en se réduisant à qualifier simplement l’amateur des plaisirs. Or, ce que recherchait Épicure n’était pas l’insouciance ou la multiplication d’instants plaisants et fugaces, mais l’absence de trouble ou « ataraxie ». Soit l’exact contraire de l’instabilité : le plaisir est un état stable, qui ne s’oppose pas aux règles mais qui se trouve dans la philosophie elle-même.

Plaisir qui réside aussi dans l’art et l’artifice : « Je découvris dans la nature les plaisirs non utilitaires que je cherchais dans l’art. L’une et l’autre étaient une forme de magie, l’une et l’autre étaient un jeu où s’enchevêtraient enchantement et supercherie. » On reconnaît là les propos de Vladimir Nabokov, dans son autobiographie Autres rivages. En tant qu’écrivain, son extase créatrice consistait à « composer des énigmes aux solutions élégantes ». Il ajoute par ailleurs : « s’il entend réellement baigner dans la magie d’un livre de génie, le lecteur avisé le lira non pas avec son cœur, non pas avec son esprit, mais avec sa moelle épinière : c’est là que se produit le frisson révélateur (…). Alors, avec un plaisir tout à la fois sensuel et intellectuel, nous regardons l’artiste bâtir son château de cartes, et regardons le château de cartes devenir château de verre et d’acier étincelants. » Belle conclusion pour renvoyer le lecteur à la source réelle de son plaisir, les textes.

  • Le Magazine littéraire, n° 501, octobre 2010.
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