Régis Jauffret : « Quand j’écris, c’est un meurtre sans préméditation »

Lundi 4 octobre 2010, invité par le Centre Pompidou à l’occasion du cycle « Écrire, écrire, pourquoi ? », Régis Jauffret a évoqué avec humour et sans faux-semblants son travail d’écrivain et sa vision de la littérature contemporaine. À la fois grinçant et galvanisant.



Pour qui n’a jamais ouvert un livre de Régis Jauffret, et ne le connaît qu’à travers les échos des médias, réguliers mais souvent univoques, la rencontre avec cet auteur, dont le premier roman Seule au milieu d’elle est paru en 1985, a l’effet d’une découverte, au sens littéral du terme. Sous l’image officielle de l’écrivain « de la folie ordinaire », volontiers ironique et acerbe, se cache, une autre facette plus séduisante, celle d’un homme entier, convaincu que la littérature, pour être digne de ce nom, doit tout simplement faire exploser le réel.

L’ironie, certes, Jauffret n’en manque pas. Conscient qu’il n’y a rien de plus condescendant pour un auteur qu’une conférence le sollicitant à parler de soi et de son travail (voir à ce propos ce qu’en dit Amos Oz dans Vie et mort en quatre rimes), conscient des dangers qui guettent cet exercice – de la flatterie à l’ennui, de la vanité au ridicule –, il a su « réveiller » et capter l’auditoire par ses traits d’esprit incisifs. Il avait déjà cette « chance », si l’on peut dire, de ne pas avoir un public acquis d’avance. De quoi susciter par conséquent la controverse et le débat. Chose qui se produisit dès le début de l’entretien, mené avec une dose de nonchalance par Oriane Jeancourt, chef de la rubrique Livres au magazine Transfuge.

À propos du fait qu’on le taxe d’écrivain du « bizarre », de la noirceur, il réplique avec le panache d’un boxeur : « En France, on aime une littérature grise, qui renvoie un reflet affadi du réel. Je suis d’autant moins bizarre que la réalité est beaucoup plus bizarre, étrange, dure, que moi. » Et d’enchaîner, sans ambages, sur sa théorie de la « littérature sèche » vs la « littérature humide » : « L’écriture humide, plaintive, m’a toujours fait gerber. » Que veut-il dire par là ? Que sa façon d’écrire n’est pas du ressort de la niaiserie, de la sensiblerie, comme le veut une tendance de la littérature actuelle.

Comment pourrait-il en être autrement, s’interroge-t-il : « Alors qu’aujourd’hui, on ne loue que l’ébriété, on n’a plus l’ébriété du héros, on a achevé cette espèce. » La seule aventure encore possible est celle de l’amour, mais un amour douloureux, qui s’analyse et se défait. C’est d’ailleurs le sujet de son dernier roman, Tibère et Marjorie, qui met en scène, sur le ton de l’absurde, la rupture d’un couple sur fond de misère sexuelle et de solitude contemporaine. L’amour, chez Jauffret, est violent. De même que son écriture, qu’il définit comme un « meurtre sans préméditation ». Ou pour le dire selon sa formule, c’est une écriture sèche. Si larmes il y a en le lisant, ce ne sont pas celles qui réconfortent l’âme comme un baume réparateur, comme une réaction cathartique, mais plutôt celles qui font mal et qui ont le goût salé et amer de la vérité. « Pour moi, la littérature non cruelle n’existe pas. La littérature est un espace de lucidité et de sincérité totales. » En se référant à des auteurs passés qu’il estime, il remarque qu’eux aussi sont secs : « L’œuvre de Kafka est d’une sécheresse absolue, même si l’homme était d’une bonté extrême ; celles de Proust – où chaque page de son monument littéraire porte en elle le scandale de l’homosexualité –, de Flaubert, de Balzac ou encore de Voltaire le sont tout autant. » Selon lui, il y a un « côté terroriste » dans la littérature. Ce qui lui fait dire qu’un écrivain, dans sa pratique, n’a pas à tenir une morale quelconque. Il reste néanmoins « frileux face à la littérature de délation ».

La complainte de l’écrivain sur la souffrance d’écrire en prend aussi un coup. Jauffret dénonce la fatuité à dire cette souffrance volontaire. Il fait aussi un sort à ceux qu’il appelle les « mauvais écrivains », à savoir « ceux qui sont malhonnêtes, qui ont peur du mur et refusent de le prendre, qui n’acceptent pas de repartir les mains vides, dans l’oubli, le mépris de ce qu’ils ont écrit ». Illustration supplémentaire de son engagement dans une littérature qui assume ses choix, ses risques, son renouvellement, sans se préoccuper du politically correct.

Le sens de la littérature (sa dimension) se trouve, selon lui, dans une donnée de moins en moins moderne : le temps. En effet, de nos jours, seuls comptent la nouveauté, le changement, l’immédiateté. « Dans notre modernité, le talent, c’est l’apparition. » Or, l’écriture, c’est la durée. « L’écriture d’un roman n’est pas naturelle. Il est complètement anormal de poursuivre la même idée si longtemps, de creuser l’histoire en la repoussant dans ses derniers retranchements. C’est l’expérience la plus aride, une sorte d’entrée féroce dans l’âge adulte. » À 55 ans, Jauffret a depuis longtemps franchi le cap de cet âge. Quant à ses livres, attendons encore quelques années. Comme lui-même le rappelle : « la littérature, ce n’est pas ce qu’on relit, mais ce qui ce qui en reste. »

EXTRAIT de son dernier roman, Tibère et Marjorie

« On déposait l’amour au fond d’un shaker, on lui rajoutait une dose d’immobilier, une rasade d’électroménager, un compte joint en guise de cerise confite, et on le noyait dans un quotidien sirupeux parfois doux comme la grenadine et parfois âcre, amer, ce qui est tout de même étrange pour un sirop. En guise de glaçons, on pouvait aussi jeter dans le cocktail deux ou trois enfants, filles ou garçons, de nos jours les parents ne sont pas sexistes. Les deux protagonistes comme des cuillères enfoncées jusqu’au cou qui touillent désespérément par peur de l’immobilité, du silence, du calme plat qui ferait du shaker un puits. »

 

  • Régis Jauffret, Tibère et Marjorie, Seuil, 2010.
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One Response to Régis Jauffret : « Quand j’écris, c’est un meurtre sans préméditation »

  1. auxecrires says:

    J’avais déjà envie de lire Tibère et Marjorie après avoir entendu Régis Jauffret dans « Comme on nous parle » sur France Inter l’autre jour. Mais là, je sens que je vais bientôt aller l’acheter !
    Ce sera en effet pour moi une découverte, car je n’ai encore rien lu de cet auteur.
    Merci pour votre article et pour l’extrait, en même temps si drôle et si vrai (de nos jours les parents ne sont pas sexistes !).
    Viv

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