Nord perdu (au hasard Cortázar)

Julio Cortázar (1914, Bruxelles - 1984, Paris)

Quand je perds le nord, je me replonge dans Marelle de Julio Cortázar.

« Le chic consistait à se donner un vague rendez-vous dans un certain quartier à une certaine heure. Ils aimaient défier le risque de ne pas se retrouver, de passer la journée seuls, furieux, au fond d’un café ou sur le banc d’une place, lisant-un-livre-de-plus. La théorie du livre de plus était d’Oliveira et la Sibylle l’avait acceptée par simple osmose. En réalité, pour elle, presque tous les livres étaient un-livre-de-moins, elle aurait aimé se remplir d’une soif immense et, pendant un temps infini (qui variait de trois à cinq ans), lire toute l’œuvre de Gœthe, d’Homère, de Dylan Thomas, de Faulkner, de Baudelaire, de Roberto Arlt, de saint Augustin et de nombreux autres dont les noms l’arrêtaient dans les discussions du Club. À quoi Oliveira répondait d’un haussement d’épaules dédaigneux et parlait de déformation argentine, d’une race de lecteurs à plein temps, de bibliothèques regorgeant de bas-bleus infidèles au soleil et à l’amour, de maisons où l’odeur de l’imprimerie chassait l’allégresse de l’ail. »

[…]
et le chapitre suivant :

« Je touche tes lèvres, je touche d’un doigt le bord de tes lèvres, je dessine ta bouche comme si elle naissait de ma main, comme si elle s’entrouvait pour la première fois, et il me suffit de fermer les yeux pour tout défaire et tout recommencer, je fais naître chaque fois la bouche que je désire, la bouche que ma main choisit et qu’elle dessine sur ton visage, une bouche choisie entre toutes, choisie par moi avec une souveraine liberté pour la dessiner de ma main sur ton visage et qui, par un hasard que je ne cherche pas à comprendre, coïncide exactement avec ta bouche qui sourit sous la bouche que ma main te dessine.
Tu me regardes,  tu me regardes de tout près, tu me regardes de plus en plus près, nous jouons au cyclope, nos yeux grandissent, se rejoignent, se superposent, et les cyclopes se regardent, respirent confondus, les bouches se rencontrent, luttent tièdes avec leurs lèvres, appuyant à peine la langue sur leurs dents, jouant dans leur enceinte où va et vient un air pesant dans un silence et un parfum ancien. Alors mes mains s’enfoncent dans tes cheveux, caressent lentement la profondeur de tes cheveux, tandis que nous nous embrassons comme si nous avions la bouche pleine de fleurs ou de poissons, de mouvements vivants, de senteur profonde. Et si nous nous mordons, la douleur est douce et si nous sombrons dans nos haleines mêlées en une brève et terrible noyade, cette mort instantanée est belle. Et il y a une seule salive et une seule saveur de fruit mûr, et je te sens trembler contre moi comme une lune dans l’eau. »

  • Julio Cortázar, Marelle (1963), Gallimard, 1966, chap. 6 et 7.

Voir aussi : Cortázar, poète libre

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3 Responses to Nord perdu (au hasard Cortázar)

  1. irene says:

    Merci, merci, merci, je vais m’y replonger aussi. Pour la énième fois, avec toujours le même plaisir, et les mêmes surprises. Je crois qu’on n’a jamais fini de lire Marelle.

  2. Ping : Cortázar, poète libre « C'est-à-lire ?

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