Consommés, consumés, les « kids » de Larry Clark

La rétrospective sur l’œuvre controversée du photographe et réalisateur Larry Clark montre l’adolescence américaine telle qu’on ne veut pas la voir : blasée, autodestructrice, livrée à elle-même et aux excès. Son interdiction aux moins de 18 ans par décision de la Mairie de Paris la rend encore plus emblématique de la contre-culture qui l’a vue naître.

Larry Clark, "Tulsa", 1971

Disons-le d’emblée : les photographies de Larry Clark ne sauraient effaroucher un adolescent d’aujourd’hui, surinformé par Internet sur tout ce qui a trait au sexe, à la drogue, à la violence – autrement dit, sur tous les sujets sulfureux et déviants. Aussi la censure de l’exposition de l’artiste américain à l’encontre des mineurs prête-t-elle à sourire. Ceux-là mêmes qui en constituent le thème essentiel ne verront jamais cette œuvre dans l’espace officiel d’un musée, mais peuvent la voir démultipliée sur la Toile, sans aucuns garde-fous et sans l’œil de l’artiste quant au choix de sa présentation. Raison invoquée : « respecter l’intégrité de l’œuvre (…), tout en protégeant le jeune public ». Au pire, cette mesure souligne la frilosité ambiante qui cache mal une hypocrisie ; au mieux, elle s’avère contre-productive par la publicité gratuite qu’elle provoque, bien que cette couverture médiatique trash, propre à susciter la polémique, se double d’une curiosité déplacée chez des spectateurs en mal de frissons. Et détourne, en définitive, le regard de l’œuvre elle-même.

Qu’est-ce qui dérange tant dans les photos, les collages et les films de Larry Clark ? La vision désenchantée et crue de la jeunesse américaine : non pas celle qu’on aime à représenter, saine et sportive, mais celle mal dans sa peau et en marge, qui peut à l’occasion remplir les colonnes des faits divers. Dans le viseur de Larry Clark, cela donne des scènes d’ados faisant l’amour, se shootant, jouant avec des revolvers, flirtant avec la mort. Des « kids » inconscients et rebelles, saisis sans aucun lyrisme. Leur règle de vie tient dans la formule « live fast and die young ». Consommer l’existence à toute vitesse, quitte à se brûler les ailes.

Larry Clark, "Tulsa", 1971

Larry Clark a commencé par photographier les jeunes drogués avec lesquels il traînait dans sa ville natale de Tulsa (Oklahoma), entre 1963 et 1971. Des clichés en noir et blanc constituant le portfolio éponyme, Tulsa (1971), suivi de Teenage Lust (1983), couvrant des années 1960, 1970 et 1980. Clark y capte le narcissisme, le sentiment de toute-puissance, la violence et l’exhibitionnisme de cette jeunesse à la dérive dont il livre une sociologie subjective, avec ses codes et son imagerie. On ne peut nier la beauté formelle de certaines images, à la fois instinctives et parfaitement cadrées, malgré le malaise qu’elles font immanquablement naître. Si elles se contentent de montrer sans dénoncer, leur accrochage chronologique, en revanche, pointe les conséquences des actes dangereux qui sont exposés. À l’instar de ce raccourci glaçant : la photo d’une jeune fille enceinte, nimbée d’une douce lumière, en train de se droguer, placée en vis-à-vis de celle des funérailles de son bébé, quelques mois plus tard. Pas de jugement moral cependant à lire derrière ces images, pas de voyeurisme non plus. Mais un style – le regard empathique, non distancié – et un thème – l’adolescence en quête identitaire – dont Larry Clark ne se départira jamais. Tout son travail est gouverné par une obsession : la recherche de sa jeunesse perdue. Le titre de l’expo « Kiss the Past Hello » – embrasse le passé – (détournement de l’expression « kiss the past goodbye », fais table rase du passé) ne dit pas autre chose. Il s’agit bien d’un retour sur soi, quasi psychanalytique, qui explique la part autobiographique, bien plus que provocatrice, de l’œuvre de Larry Clark. Une forme de reconnaissance en miroir, altérée par le temps, où l’image n’est jamais une réalité simple, uniquement documentaire, mais déborde la présence sensible brute d’un ça-a-été (Barthes, la Chambre claire) et montre une parole muette à déchiffrer. « Lorsque, dans les années 1960, j’ai commencé à prendre des photos des gens autour de moi, je me fabriquais ma propre mythologie, mon propre univers. Il s’agissait déjà d’un mélange entre réalité et fiction, entre ce que je voyais devant moi et ce que je voulais formuler à partir de cette réalité. »

Larry Clark, "Tulsa", 1971

Larry Clark, "Tusla", 1971

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À la spontanéité des débuts se substitue, à partir des années 1990, et avec moins de réussite, la mise en scène, où des ados posent ostensiblement devant l’objectif. C’est le cas de la série Larry Clark 1992, juxtaposant tous les clichés d’un modèle statufié en icône (clichés glacés dignes d’une campagne publicitaire de Calvin Klein) et de la série sur le skateur Jonathan Velasquez, fixé sur de grands formats en couleur plus bavards que significatifs. Comme si Larry Clark, en vieillissant, s’éloignait du cœur de son sujet et devenait davantage académique. Se serait-il assagi au point de passer du dirty au arty Larry ?

  • « Kiss the Past Hello », rétrospective Larry Clark, musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 av. du Président-Wilson, Paris 16e. Jusqu’au 2 janvier 2011. Interdit aux moins de 18 ans.
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