Nelly Sachs, étoile céleste



Ansel Adams, "Sequoia Gigantea Roots", Yosemite National Park, California, 1950

Juive berlinoise, Nelly Sachs (1891-1970) incarne avec Paul Celan l’une des grandes voix de la poésie allemande de l’après-guerre. De son exil suédois, où elle résidera de 1940 jusqu’à la fin de son existence, elle continuera d’écrire, dans la langue des bourreaux, sur les victimes de la Shoah. Adressées à sa défunte mère, ses Lettres en provenance de la nuit témoignent d’un message d’amour incandescent et mystique, situé à la frontière entre la vie et la mort.

Les lettres que Nelly Sachs dédie à sa mère, Margarete, disparue quelques mois plus tôt (le 7 février 1950), ressemblent à des éclats diamantins : ciselées, lapidaires, inaltérables dans leur énigmatique pureté, elles surgissent de la profondeur de la nuit, qui « seule est impénétrablement claire ». Fruits du lien primordial unissant la fille à sa mère adorée, elles se conçoivent telle une conversation poursuivie quotidiennement et par-delà la mort, dans un silence d’une qualité singulière puisque communicative, autrement dit un « silence parlant ».

Il n’est pas exagéré de dire que l’écriture, pour Nelly Sachs, a joué un rôle salvateur. Le psychiatre qui s’était occupé d’elle, lors de sa première crise psychique à 18-19 ans après un échec amoureux, avait encouragé sa vocation littéraire, y voyant la plus efficace des thérapies à son âme tourmentée. Elle n’écrit alors que des poèmes  sous forte influence du romantisme allemand (Novalis, Hölderlin). La maturité de son style ne se forge qu’après son départ précipité de l’Allemagne nazie et sa fuite vers la Suède, le 16 mai 1940. C’est là-bas qu’elle devient l’auteur que l’on connaît, couronnée par le prix Nobel en 1966 et faite citoyenne d’honneur de la ville de Berlin l’année suivante.

L’essence de son art poétique est tendue, radicale, presque violente dans son ambition : « Ne jamais faire facile, ne jamais jouer, jamais de beaux mots, plutôt déchirer tous les mots. » De fait, elle n’écrit jamais un mot de trop. Ses lettres, comme sa poésie, forment un concentré d’une grande intensité, où chaque image scintille et pleure à la fois.

On y retrouve ses thèmes de toujours : l’étoile, la poussière, le sable, la chevelure, la souffrance du poisson torturé par l’hameçon (« Le ver après l’hameçon, le poisson après le ver, la main qui tire le poisson, le temps raidi dans la gueule – par la fenêtre de l’invisibilité, ce qui tue en dernier est déjà suffisant »). Mais aussi la nostalgie, « la seule chose qui outrepasse ma poussière », « qui emplit de baisers, de larmes et de soupirs les espaces secrets de l’air – / peut-être est-elle l’invisible royaume terrestre du sein duquel poussent les racines embrasées des étoiles – / et la voix rayonnante qui franchissant les champs de la séparation appelle aux retrouvailles ? » (« Mais peut-être », Prières pour le fiancé mort dans le recueil Dans les demeures de la mort) ; la rédemption qui est « la source et la mer » et que Nelly Sachs envisage à la lumière de Martin Buber, chantre de la tradition hassidique (avec Franz Rosenzweig, il a entrepris la retraduction, dans un allemand différent, de la Bible de Luther), cette rédemption anticipée par le peuple juif dans le monde présent et non dans un au-delà ; la mort, évidemment, qui arrache les êtres aimés et n’est jamais lointaine : « Et la mort a beau avoir retiré portes et fenêtres pour ne laisser qu’une immensité comme dans le sommeil, je suis pourtant environnée, petite comme un moucheron qui du matin rose – porte sa rose part de matin et je commence ma promenade matinale en allant à toi. »

La mort devient même pour Nelly Sachs l’objet d’une aspiration. Elle l’attend comme le symbole d’une métamorphose apaisante : « La chrysalide de ma souffrance (…) Quand volera-t-il, le papillon, le vainqueur de ma pesanteur ? » Car paradoxalement, la mort, en se confondant avec l’amour, est ce qui permet de vivre : « Aimer, c’est s’entraîner à mourir. » Mais le don d’amour ne sera total que lorsque le voyage dans l’espace littéraire triomphera du temps, quand à son tour, Nelly Sachs sera métamorphosée en étoile. Cette étoile céleste, omniprésente sous sa plume.

  • Nelly Sachs, Lettres en provenance de la nuit, 1950-1953, Allia, 2010.
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