L’Amérique fantôme au BAL

Pour son exposition inaugurale, le BAL, espace consacré à l’image documentaire, propose une radiographie collective de l’anonymat, tel qu’il s’exprime de l’autre côté de l’Atlantique. De Walker Evans à Bruce Gilden émerge une même réalité : celle des oubliés du rêve américain.

Lewis Baltz, "The New Industrial Parks", California, 1974

Quoi de plus difficile à montrer que l’anonymat ? Ambitieuse, la première exposition du BAL, « Anonymes, l’Amérique sans nom : photographie et cinéma », parvient à illustrer ce qui, par définition, se fond dans la masse pour se rendre invisible ou ordinaire. Sans esprit de chapelle, juste le souci du documentaire et le pari de l’exigence, elle confronte les travaux de onze artistes, inscrits dans le contexte géographique et social des États-Unis. Onze regards – Walker Evans, Chauncey Hare, Standish Lawder, Lewis Baltz, Anthony Hernandez, Sharon Lockhart, Jeff Wall, Bruce Gilden, Doug Rickard, Arianna Arcara et Luca – qui se rejoignent malgré leur approche tantôt humaniste, engagée, tantôt neutre, dramatisée ou scénarisée. Au-delà des grands paysages désolés, c’est le quotidien des « poor workers » qui ressort de cet ensemble allant des années 1940 à nos jours. Avec la circulation de motifs communs : individualisme, solitude, abandon, aliénation par le travail, pauvreté, indifférence, uniformisation du tissu urbain…

Le mérite de cette exposition est d’interroger la représentation du réel en réunissant des images documentaires traitées sous des formes et supports variés : de la photographie trouvée à la mise en scène, de la page imprimée à la vidéo, du cinéma aux nouveaux médias. Toutes ces images ne relèvent pas du photojournalisme. Certaines revisitent les genres de la peinture et travaillent à l’intersection de la fiction et du documentaire. Mais toutes, étrangement, fissurent le cadre supposément idyllique de la société américaine, brisent la machine à rêves qui a tant imprégné l’inconscient collectif. Mieux, elles suggèrent la violence archétypale qui s’y tapit et ne demande qu’à exploser.

Les « photographies de protestation » de Chauncey Hare

Chauncey Hare, "Interiors America", 1968-1972

« J’ai fait ces photographies pour protester contre la domination grandissante exercée par les entreprises multinationales, leurs actionnaires et dirigeants, sur les travailleurs. » Sans sentimentalisme, ni sensationnalisme, Chauncey Hare révèle les sacrifices subis par la classe ouvrière, leurs souffrances physiques et morales, la misère de leur quotidien. Rien n’est donné dans ses images très sobres : au spectateur de déchiffrer les signes et de les lier entre eux pour saisir le message de protestation implicite qu’elles recèlent.

Sharon Lockhart et son Lunch Break suspendu

Sharon Lockhart, "Lunch Break", 2008

Installation pour le film expérimental "Lunch Break"

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Ce film de 83 minutes est une plongée en apnée au cœur d’un des plus grands chantiers navals américain (Bath Iron Works, Maine), au moment de la pause déjeuner des ouvriers. Expérimental, il a été conçu pour être projeté dans une installation muséale en forme de boîte rectangulaire. Au début, on croit que rien ne bouge sur l’écran. Après quelques minutes, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un travelling ralenti à l’extrême, suivant un long corridor industriel où les ouvriers mangent, se reposent, parlent. Les photogrammes de la prise de vue (réalisée avec une caméra 35 mm), d’une durée initiale de 10 minutes, ont été transférés sur un support numérique haute définition, puis recopiés huit fois et donc étirés dans le temps. Il s’en dégage une impression de monotonie, d’oppression et de vertige devant une image trop lente pour être animée et trop mouvante pour être fixe. Le bouleversement de la perception de la durée, auquel s’ajoute une bande sonore elle aussi ralentie (déformation de l’enregistrement des bruits sur place), renforce encore l’étrangeté de cette pause qui est comme suspendue indéfiniment. L’effet, même à combustion lente, est saisissant.

Bruce Gilden, porte-parole des sans voix

Bruce Gilden, "Detroit : The Troubled City", 2009

Il s’agit de deux essais photographiques de huit minutes, incluant photos et sons (témoignages des personnes photographiées), visibles sur le site de l’agence Magnum. Le thème concerne la crise des subprimes et les saisies immobilières des petits propriétaires, en Floride et à Detroit, ville déjà accablée par le déclin économique et industriel. On peut voir dans les maisons délabrées qui sont prises de manière frontale un parallèle avec le travail de Walker Evans sur l’architecture vernaculaire – effectué avec une distance éthique –, ou celui, formaliste, arrimé au cadrage, de Lewis Baltz dans Industrial Parks, qui répertorie à la manière de la photographie « objective » de Bernd et Hilla Becher, les bâtiments industriels.

Le « presque documentaire » selon Jeff Wall

Jeff Wall, "Men Waiting", 2006

Jeff Wall classe ses photographies comme « documentaires » ou « cinématographiques ». « Le terme “documentaire” s’applique à ces photographies pour lesquelles l’artiste choisit le lieu et le moment de l’image mais la moindre intervention personnelle. L’emploi de ce terme est cohérent avec la signification normative de l’expression photographique documentaire. Le terme “cinématographique” s’applique à ces photographies pour lesquelles le sujet de l’image a été préparé d’une manière ou d’une autre, cette préparation pouvant aller de modifications minimes jusqu’à la construction d’un plateau tout entier, la création de costumes et d’objets, etc. »

Dans Men waiting, une photo « cinématographique », Wall travaille comme un metteur en scène créant de toutes pièces une représentation du réel avec la collaboration des sujets photographiés. C’est l’aboutissement d’un long processus (les « modèles » ont posé par tranches de trois heures) à finalité esthétique. Cette mise en scène instaure un temps fictif et l’illusion d’une intimité comme en l’absence de tout photographe, de tout témoin. Pour Wall, ici, c’est la représentation de la scène qui devient l’événement de la photo. Cette reconstitution n’a ainsi pas valeur de preuve mais d’interprétation artistique. Elle ajoute une expressivité au réel, un « plus de vie », une
« inflexion qui ressuscite le passé pour le ranimer par la force du désir », comme l’énonce Bill Nichols, théoricien du cinéma, lorsqu’il analyse la notion de reconstitution.

 

  • « Anonymes, l’Amérique sans nom : photographie et cinéma », Le BAL, 6 impasse de la Défense, Paris 18e. Jusqu’au 19 décembre 2010.
    Catalogue d’exposition édité par Steidl-Le Bal.
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