« Mythologies » de Barthes en images

Plus de cinquante ans après sa première parution, en 1957, Mythologies de Roland Barthes s’offre une seconde jeunesse grâce à une réédition illustrée par près de 120 documents d’archives (photographies et articles de presse), qui resitue l’ensemble dans son contexte historique. S’il est peu probable que cet album grand format détrône le fameux poche avec sa DS 19 en couverture, il ravira les nostalgiques d’une France qui n’est plus. Le texte, lui, a conservé toute sa charge critique et ironique.

Entre 1954 et 1956, Roland Barthes passa au crible les stéréotypes de son temps à travers la sémiologie. Il appliqua la science des signes aux discours qui fondent une société, aux images et aux objets les plus quotidiens, les plus ordinaires, tels que les messages publicitaires, les commentaires sportifs, la rhétorique politique. Résultat : cinquante-trois textes littéraires démystifiant les « icônes » d’une époque dominée, selon l’écrivain sémiologue, par la bourgeoisie bien-pensante, véritable « Méduse » qui pétrifie ceux qui la regardent :

« La France tout entière baigne dans cette idéologie anonyme : notre presse, notre cinéma, notre théâtre, notre littérature de grand usage, nos cérémoniaux, notre Justice, notre diplomatie, nos conversations, le temps qu’il fait, le crime que l’on juge, le mariage auquel on s’émeut, la cuisine que l’on rêve, le vêtement que l’on porte, tout dans notre vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la bourgeoisie se fait et nous fait des rapports de l’homme et du monde. »

Parmi les symboles de la culture bourgeoise des années 1950 relevés, ethnographiés et disséqués par Barthes, on retrouve le catch, l’abbé Pierre, la lessive Omo, l’Affaire Dominici, les recettes fabuleuses (au sens de « fable ») du magazine Elle, les péplums, le bifteck-frites, les paroles de Poujade, le cerveau d’Einstein, le Guide bleu, le Tour de France, le visage de Greta Garbo… Autant de motifs où s’éprouve son analyse qui n’est jamais désengagée, et qui s’érige contre un certain élitisme intellectuel qui considère que la pensée ne doit pas s’abaisser à étudier la culture de masse. « Les objets font partir : ce sont des médiateurs de culture infiniment plus rapides que les idées, des producteurs de fantasmes tout aussi actifs que les “situations” ».

On pourrait craindre que, dans sa version inédite, belle et luxueuse, le classique de Barthes ne perde de vue son objectif initial – démonter la naturalisation de la culture par l’idéologie bourgeoise, décrypter un monde de signes qui exhibe ses formes comme autant de masques –, et ne serve plutôt la cause et les affaires de son éditeur. Curieusement, ce bel et imposant objet parvient à nous replonger dans un univers certes daté, mais qui dialogue de loin avec le nôtre, où l’image est reine.

La nouvelle Citroën
« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente d’abord comme un objet superlatif. Il ne faut pas oublier que l’objet est le meilleur messager de la surnature : il y a facilement dans l’objet, à la fois une perfection et une absence d’origine, une clôture et une brillance, une transformation de la vie en matière (la matière est bien plus magique que la vie), et pour tout dire un silence qui appartient à l’ordre du merveilleux. La « Déesse » a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) d’un de ces objets descendus d’un autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction : la Déesse est d’abord un nouveau Nautilus. »

  • Roland Barthes, Mythologies, édition illustrée par Jacqueline Guittard, Le Seuil, 2010.
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