Monsieur Propre (Man About Town)

« Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile… Plus il les rend complaisantes, souples, liantes, ductiles, plus il bave, plus sa rage devient volumineuse et nacrée… Pierre magique ! Plus il forme avec l’air et l’eau des grappes explosives de raisins parfumés… L’eau, l’air et le savon se chevauchent, jouent à saute-mouton, forment des combinaisons moins chimiques que physiques, gymnastiques, acrobatiques… Rhétoriques ? Il y a beaucoup à dire à propos du savon. » Francis Ponge, le Savon (1967)

Sous prétexte de parler du « lifestyle » de l’homme contemporain élégant qui suit la mode sans en être dupe, Man About Town se livre à ce qu’il fait de mieux : aborder l’univers masculin à contre-courant. Pour son deuxième numéro sous l’égide de l’Atelier Franck Durand, la mythique revue anglaise, née à Londres dans les années 1950, désormais semestrielle, a choisi comme fil conducteur le thème Life’s a Beach. Ou comment renverser les saisons et la météo en optant pour un Winter Sun Issue. Après Paris à l’honneur du précédent opus, place à Hawaï, la Californie… Au sommaire : babes, bikes, battleships, booze, burgers, boards and beastly behaviour… Au-delà de cet inventaire enchaîné à la lettre « b », on peut faire un saut dans le passé au temps des sixties, lire l’histoire de la révolutionnaire Honda Super Cub, savoir où en sont les projets de Pharell Williams, mais aussi tomber sur une étonnante odyssée autour du savon et de la propreté !

« Combien d’amours au goût de palme et d’olive », Alain Cavalier, le Filmeur (2005)

Notre guide pour cette aventure olfactive : le critique parfum du New York Times, Chandler Burr. Il nous embarque dans le monde des molécules chimiques et des odeurs qui doivent se faire oublier afin de donner l’idée du propre. Pour cet Américain de 46 ans, la poudre détergente de prédilection est Ajax et le savon qui lui a appris à caractériser la senteur du propre, Coast. Cela semble anodin, mais l’influence des produits de nettoyage sur notre conception de ce qui sent bon a été telle qu’elle a fini par dicter les essences dont se parfume tout un chacun. La fragrance Drakkar noir, créée en 1982 par Pierre Wargnye, utilisa dans sa composition une molécule présente dans les lessives ! Ce fut un succès. Idem pour Cool Water en 1988. La haute parfumerie exclut bien sûr un tel procédé, qualifié par Jean-Claude Ellena, « nez » chez Hermès, de « phase hygiénique » du parfum. Une vision de l’odeur de la propreté qui prévaut surtout chez les Anglo-saxons et les Asiatiques, prouvant que cette question reste avant tout culturelle. Ce qui explique, selon Chandler Burr, que Kouros (Yves Saint Laurent), qui sent comme « a Frenchman’s armpit plus his underwear after a hot August day » [sic], fit un flop aux États-Unis et que sa vente fut tout simplement inimaginable au Japon.

Savoureux, l’article manquerait encore de sensualité sans les natures mortes de la photographe Patricia Schwoerer. Elle parvient miraculeusement à rendre la texture des savons, qu’ils soient secs, à peine mouillés, ruisselants ou moussants. On voudrait presque les prendre dans nos mains, voire les manger pour certains dont la couleur gourmande rappelle celle des bonbons. Le tout dans une mise en page maîtrisée et très belle, assurée par le directeur artistique Alexandre Nicolas. Du grand art.

  • Man About Town, 7, « Life’s a Beach, The Winter Sun Issue », Autumn/Winter 2010.
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