01/01 (quelques mots de Tsvetaeva)

Marina Tsvetaeva à Prague en 1924

Il y a quatre-vingt quatre ans, jour pour jour, Marina Tsvetaeva, qui entretenait une passion épistolaire avec Boris Pasternak – n’avait-elle pas décrété : « Pour être en relation avec quelqu’un, mon mode préféré, c’est celui de l’au-delà : le rêve. Une lettre, c’est en quelque sorte une forme de relation supraterrestre » ? –, lui adressait ces mots poignants, évoquant la disparition de Rainer Maria Rilke. À ce dernier, elle avait écrit, peu avant qu’il ne meure : « Ce que j’attends de toi de toi, Rainer ? Rien. Tout. »

79 b. Tsvetaeva à Pasternak

Bellevue, le 1er janvier 1927 – Tu es le premier à qui j’écris cette date. –

Boris, il est mort le 30 décembre. Pas le 31. Encore une absurdité de la vie, une erreur, un loupé. La dernière petite vengeance de la vie – sur le poète.

Boris, nous n’irons jamais voir Rilke. Cette ville-là, déjà, n’est plus.

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[]

Tu vois, Boris, à trois, de notre vivant, de toute manière ça n’aurait rien donné. Je me connais : je n’aurais pas pu ne pas baiser ses mains, et en même temps je n’aurais pas pu les baiser – même en ta présence, pour ainsi dire même en ma propre présence. J’aurais brûlé de désir et aurais été écartelée, crucifiée, parce que c’est malgré tout ce monde d’ici-bas. Boris ! Boris ! Comme je connais celui de là-bas ! Par les rêves, par l’air des rêves, par l’épureté, par le côté essentiel des rêves. Comme je ne connais pas celui d’ici-bas, comme je n’aime pas celui d’ici-bas, comme je suis malmenée dans celui d’ici-bas ! L’autre monde, imagine seulement : c’est la lumière, la lumière répandue, les choses éclairées autrement – par ta lumière, par ma lumière.

Dans l’autre monde – tant que cette expression sera, le peuple aussi sera. Mais les peuples, ça n’est pas mon propos dans l’instant.

– Pour en revenir à lui. Écoute bien. Son dernier livre était français, Verger. Il était lassé de sa langue de naissance.

                             (Lassée de vous, ennemis, de vous, amis,
                             Et puis de la docilité du parler russe… 1916)

Il était lassé de la toute-puissance, il a souhaité l’apprentissage, s’est saisi de la plus ingrate des langues pour le poète – le français (« poésie ») – de nouveau il y est arrivé, encore une fois il y est arrivé, et aussitôt après, il s’en est lassé. En fait, ça n’était pas une histoire de langue allemande mais de langue humaine. Sa soif de langue française s’est avérée être une soif de langue des anges, de langue de l’autre monde. Avec le petit recueil Verger, il a laissé échapper un secret dans la langue des anges.

Tu vois, c’est un ange, je le sens invariablement derrière mon épaule droite (ce n’est pas mon côté).

________

Boris, je suis heureuse que la dernière chose qu’il ait entendu de moi ait été : Bellevue. Car c’est, n’est-il pas vrai, son premier mot de là-bas, en regardant la terre ! Mais tu dois partir sans faute.

  • Marina Tsvetaeva, Boris Pasternak, Correspondance 1922-1936, éditions des Syrtes, 2005.
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